Dimanche 25 septembre 2005
Éloge des habitudes
Maintenant que la fatigue du déménagement s’estompe, je retrouve avec bonheur l’enchaînement des gestes, la séquence des choses à faire que l’on accomplit justement sans avoir besoin d’y penser.
Dieu que c’est reposant de ne pas avoir à chercher où est le dentifrice, où est rangé tel dossier important, comment mettre en route le café, quelle lampe allumer pour écrire, quelle autre pour l’ordinateur… ! bref, tous ces petits détails qui vous simplifient la vie parce qu’ils vous libèrent de la nécessité de penser l’élémentaire.
Une maison est une « demeure », un lieu où demeurer, dans la sécurité matérielle et affective qu’apporte un toit ami, un environnement personnalisé.
Les habitudes sont ces compagnes discrètes grâce auxquelles la demeure est familière ;
elles apportent une sécurité psychologique, une efficacité organisationnelle, une impression de maîtrise qui permet au moins de ne pas se laisser déstabiliser par la succession des tâches à assumer dans une journée, qui permet de récupérer le soir, « chez soi », lorsqu’il est bon d’être comme le voilier à l’escale du port, à la fois en quête d’ailleurs et en repos autour du carré habituel.
Les habitudes, pas l’habitude
Car beaucoup d’entre vous protesteront contre la routine, cette grisaille dangereuse qui étend une fine pellicule d’ennui sur tous les gestes quotidiens.
« Comme d’habitude », chantait Claude François, en dénonçant l’hypocrisie des comportements que l’on répète sans les habiter vraiment.
Mais justement, il est possible d’habiter ses habitudes, selon l’étymologie même du terme…
Il est possible de choisir, et de re-choisir sans cesse, de prier le matin à telle heure avant ou après son café..
Il est possible de vouloir téléphoner à ses vieux parents à tel rythme, à telle heure, où l’on sait qu’ils seront disponibles, et pour ne pas oublier…
Ces petits rendez-vous coutumiers et réguliers traduisent alors notre désir le plus profond : loin d’émousser l’envie d’être là pour les autres, ils nous en donnent les moyens ordinaires.
Comment proclamer qu’on veut prier, aimer, communiquer, annoncer, s’il n’y aucune trace effective, aucune inscription régulière de cette volonté dans notre emploi du temps répétitif ?
Les habitudes, pas l’habitus
Le concept d’habitus, cher au sociologue Bourdieu (naguère en vogue dans les milieux intellectuels plutôt marxistes), a le mérite de dénoncer ces évidences de classes qui font croire à certains qu’il est « naturel » de passer ses vacances au bord de la mer, de rencontrer ses amis grâce au golf ou au Rotary, et à d’autres qu’il est « normal » de ne s’intéresser qu’aux matches de foot du Dimanche, au pastis du comptoir ou de mettre des posters de femmes nues dans leur casier à l’usine.
On peut définir simplement l'habitus comme la façon dont les structures sociales s'impriment dans nos têtes et nos corps par intériorisation de l'extériorité. À cause de notre origine sociale et donc de nos premières expériences puis de notre trajectoire sociale, se forment, de façon le plus souvent inconsciente, des inclinaisons à penser, à percevoir, à faire d'une certaine manière, dispositions que nous intériorisons et incorporons de façon durable. Elles résistent en effet au changement. L'habitus fonctionne comme un système car les dispositions sont unifiées et constituent d'ailleurs un élément d'unité de la personne. L'habitus renvoie à tout ce qu'un individu possède et qui le fait. On a pu dire que l'habitus se forme d'avoirs qui se transforment en être. En somme, l'habitus désigne des manières d'être, de penser et de faire communes à plusieurs personnes de même origine sociale, issues de l'incorporation non consciente des normes et pratiques véhiculées par le groupe d'appartenance. C'est l'habitus qui explique la reproduction, à l'insu des acteurs eux-mêmes, des rapports sociaux.
Mes habitudes chéries n’ont rien à voir avec ces constructions sociales qui veulent faire des ghettos autour de repères et de pratiques communes.
Elles seraient plutôt libérantes : en dégageant la pensée du souci de l’élémentaire, elles permettent de s’ouvrir à d’autres horizons, elles donnent du temps pour découvrir d’autres modes de vie, elles apportent la sécurité qui donne envie et capacité de prendre des risques dans d’autres milieux sociaux.
À condition qu’elles sachent se remettre en cause et évoluer, placées sous le double impératif de la fidélité à ma volonté profonde et de la nécessité de les re-choisir sans cesse, ces humbles compagnes deviennent une source de liberté, un réservoir d’audace.
Que serais-je si mes petites habitudes ne reflétaient pas ma personnalité profonde, ou pire encore si je ne savais pas sculpter dans le quotidien des jours ces longues frises entre lesquelles va se déployer l’aventure imprévue… ?
par Patrick BRAUD
publié dans :
Humeur
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