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Mardi 15 mars 2005
Homélie du 2° Dimanche de Carême Année A 20/02/05

Nous pouvons lire dans la Transfiguration du Christ la valeur et la densité de nos propres transfigurations.
Eh oui, nous aussi, chacun de nous - si nous y regardons bien - nous avons dans notre vie des petits Mont Thabor - ou des grands - des moments si clairs et si forts que rien n'en efface la trace, même le doute et l'épreuve après coup.


nos éblouissements...Réfléchissez : le sentiment fugitif de l'évidence de l'amour, de l'évidence de Dieu n'est sans doute pas étranger à votre histoire.
Un peu comme le navire qui, se battant contre une mer agitée, distingue soudain, au sommet d'une vague plus forte que les autres, le temps d'un éclair, la jetée du port qu'il faut rejoindre, ou l'éclat lumineux d'un phare qui commande le passage.
Vision si fugitive et si brève qu'une fois l'élan retombé on écarquille les yeux en se demandant si on n'a pas rêvé.
Mais vision fulgurante qui nourrit l'espoir et le combat dans la nuit.

La Transfiguration avant la Passion, c'est cet extraordinaire moment de lumière donné pour vivre la nuit ordinaire.

En préparant avec des jeunes leur mariage, j'ai toujours été frappé de la trace qu'ils portaient quelque part en eux d'un événement fondateur, d'un moment privilégié, d'un éblouissement qui les aidait à tenir bon. Et plus encore, en préparant des anniversaires de mariage - 30 ans, 40 ans, noces d'or! - j'ai été impressionné par la mémoire toujours présente de ces grands moments de la vie de couple où il s'est passé quelque chose ; je revois encore mes grands-parents quand ils parcouraient ainsi les grands moments de leur vie commune :
"tu te souviens ?" disait autrefois mon grand-père, et ma grand-mère répondait simplement "oui".
Et leur communion de regard et de silence en disait long.

Dans la vie professionnelle également, beaucoup pourraient témoigner de ces intuitions très fortes où l'on sent que l'on est dans la bonne direction, à sa vraie place.
Je pense par exemple à un ami qui, au lieu de choisir une carrière tranquille, choisit d'essayer de sauver l'entreprise familiale.
Je pense à ce cadre, haut responsable, qui accepte de partir sur le terrain pour trouver les emplois qui compenseront la fermeture d'une usine, ou au neveu qui préfère partir au Mexique avec la Délégation Catholique à la Coopération plutôt que d'aller à New York pour un poste financier juteux. Malgré toutes les difficultés rencontrées, une certitude du cœur les habite, qui s'enracine dans quelques moments de lumière.

Vie de couple, de famille, responsabilité professionnelle : l'éblouissement du Christ en gloire nous traverse tout entiers, jusque dans notre relation à Dieu lui-même.

Dans un livre qu'il faut absolument lire, Jean-François Six raconte comment Dieu est capable de retourner une vie en un instant.
Son livre s'intitule : "Dieu cette année-là".
Cette année-là, c'est 1886.
Et 1886, c'est l'année des martyres de l'Ouganda, de la conversion de Charles de Foucauld, de Paul Claudel, de Thérèse de Lisieux et de Maurice Blondel.
Quand ces témoins racontent, ils situent l'origine de leur aventure spirituelle et sont souvent capables de dire : "tel lieu, telle rencontre, telle date précise".
Pour le jeune Charles de Foucauld, ce fut la rencontre avec l'abbé Huvelin, dans son confessionnal en octobre 1886 dans l'église St Augustin, à Paris.
Pour Thérèse, ce fut au retour de la messe de Minuit chez elle à Lisieux.
Cette même nuit de Noël - pour laquelle décidément Dieu a eu le coup de foudre - Paul Claudel est bouleversé. Il est à Notre Dame de Paris, et il précise : "près du second pilier à l'entrée du chœur à droite du coté de la sacristie. Et c'est alors que se produisit l'événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et je crus. Je crus d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée n'ont pu ébranler ma foi."
Interrogez ceux et celles qui se sont lancés dans une aventure spirituelle - sans que l'on voie pas très bien de l'extérieur pourquoi ils s'y sont lancés - et ils vous raconteront souvent quelque part dans leur passé un Mont Thabor, une lumière qu'ils ont vu une fois. Et une fois suffit pour se mettre en route, comme Abraham, pour partir avec la seule certitude de cette rencontre ineffable.

Alors commence vraiment le chemin de conversion. Car c'est seulement en redescendant dans la plaine, à l'image de Pierre Jacques et Jean, qu'on vérifie si c'était une illusion ou une vraie rencontre. (// couple !) Nos transfigurations, ce sont des évènements, et souvent un événement apparemment banal, plus rarement un événement extraordinaire, mais toujours des évènements relus dans la foi, relus sans cesse, 10 ans, 20 ans, 50 ans après pour donner sens aux épreuves et aux obstacles qui nous envahissent comme la brume reprend possession de l'océan après la traversée lumineuse du phare.

La conversion n'est pas l'œuvre d'un instant, si beau, si fort soit-il. Elle à vivre toute notre vie durant, le Carême est là pour nous le rappeler. Car le véritable amour se vit dans la durée, non dans l'éblouissement d'un amour. Mais l'éblouissement nous est donné pour durer.

Dans cette eucharistie, demandons au Seigneur de nous ouvrir les yeux pour discerner les "Mont Thabor" dont il a jalonné notre route.
Sachons en rendre grâce.
Puissions-nous y revenir souvent pour leur rester fidèles.

Amen.

par PATRICK BRAUD publié dans : Homélies
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