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Conférence du Frère Henry QUINSON
organisée par « l’Ancre et la Page »
Mardi 1er avril 2008 / Angoulême
« Pourquoi habiter dans une cité HLM ? »
« Qu’attendre du dialogue inter religieux ? »
Les perspectives de ce débat sont donc de poser les questions du nouveau monachisme et, à travers lui, du « voisinage évangélique » ainsi que celle du « dialogue interreligieux ».
ACCUEUIL et PRESENTATION par Martine ISERN...
« Par votre présence, l’Eglise ouvre les yeux et cherche à vivre l’Evangile avec les données nouvelles de notre société ». Il s’agit d’enjeux de transmission de proposition de la Foi et de nos engagement de vie dans notre société actuelle.
INTERVENTION et PRESENTATION du FRERE Henry QUINSON :
Je suis né en 1961, de nationalité française par ma mère et américaine par
mon père. J’ai fait de « belles études » en économie internationale à l’Université puis à Sciences Po. Cadre en salle de marchés financiers, spécialiste en techniques de change, j’ai
vécu à New York, Bruxelles et Paris.
Cependant, dès l’âge de 20 ans et malgré une vie agréable et malgré une famille où tout se passait bien, j’ai ressenti un sentiment de frustration, un manque…
La lecture d’un ouvrage m’a permis de faire une expérience de prière. C’est cette expérience qui m’a conduit à m’intéresser et à découvrir les différentes traditions religieuses : juives, catholique (mais aussi plus largement chrétiennes), sans oublier les autres religions : Islam, Bouddhisme…
Ce qui m’a frappé c’est l’idée que Dieu vient parmi nous « en réalité » (Incarnation) et ce jusqu’à la croix ! Au minimum ce constat était source de sagesse, mais c’était bien plus en fait puisqu’à la suite du Christ de nombreux Chrétiens acceptaient de le suivre jusqu’à la mort, jusqu’au martyre.
Dès lors, je me suis senti intéressé par les autres et j’ai ressenti la nécessité de me tourner vers eux même dans les choses les plus simples de la vie. Au fil de mes lectures cette nécessité s’est vue renforcée : tout le monde n’avait pas accès au même trésor.
Après 7 ans de recherche personnelle, de richesse spirituelle, je me suis senti attiré par la vie monastique. Je suis donc entré au monastère de TAMNIE en Savoie. Une question se posait toujours à moi : « Comment suis-je présent à une partie de l’humanité qui ne connaît pas le Christ ? » Lors d’une nuit agitée, au cours d’une vision, je me suis alors retrouvé à Marseille (ville que je ne connaissait pas) entouré d’enfants maghrébins.
Ne trouvant pas de communauté correspondant à mes aspiration il m’est apparu nécessaire d’en fonder une autre. Mon évêque m’a alors demandé de rejoindre le quartier St Paul, au nord de Marseille (d’où le nom de notre Fraternité). Cette cité, construite en 1962, est essentiellement composée d’une population originaire d’Afrique du Nord, des Comores, et de Gitans. Le taux de chômage y est de 40 %.
Peu de temps après l’assassinat des moines de Tibérine (en Algérie) je fonde, avec Karim DE BROUCKER, d’origine algérienne, la Fraternité St Paul. Cette communauté est une communauté qui « prend les couleurs de son temps », c’est une communauté urbaine. Nos liens sont très forts avec les familles à Marseille comme dans la communauté fondée il y a 5 ans à BOUDOUAOU (grande banlieue d’Alger).
DIALOGUE AVEC LE PERE PATRICK BRAUD :
- P. P. Braud : « Quelle présence sociale avez-vous dans le quartier ? »
- Fr. H. Quinson : Notre fonctionnement est assez précis. Il s’agit de transplanter une vocation monastique dans un milieu urbain pauvre. Nous avons donc des offices monastiques réguliers et nous travaillons à mi-temps. Chaque après midi quelqu’un est présent à l’appartement pour accueillir ceux qui frappent à la porte.
Ce sont nos voisins eux mêmes qui, sur un certain nombre de choses, nous ont sollicité :
C’est le cas pour l’accompagnement scolaire pour les enfants des écoles primaires et les jeunes du collège environ 100 jeunes et 60 accompagnateurs les lundis, mardis et jeudis). C’est aussi le cas pour la fonction d’écrivain public que nous accomplissons.
Au-delà des papiers à remplir, il peut se passer bien des choses dans la relation, surtout si le questionnement vient d’eux. La séparation entre « le religieux » et « le politique » de notre société française n’est pas connue dans de nombreux pays musulmans. Pour eux le passage d’une société à l’autre n’est donc pas forcément facile.
En terme de mission et de « présence sociale », ce que nous cherchons à faire s’inspire d’une réflexion du Frère Christophe BRETON, moine de Tibérine : « Je découvre progressivement une mission : celle de DEVENIR FRERE ». Les gestes de solidarité et de fraternité, même modestes, sont liés à cette fraternité chrétienne.
Nous voulons « habiter ensemble » et pratiquer le voisinage évangélique : à travers la vie de la communauté monastique, à travers la vie avec nos voisins de H.L.M., et à travers la vie avec les accompagnateurs de la Fraternité.
Il est essentiel d’introduire des éléments de mixité sociale dans le quotidien et pas seulement en proposant l’accompagnement des « grands frères », mais avec tous : Africains, Comoriens, Européens,…
Nous avons aussi, à côté de cet accompagnement, à gérer les différences culturelles et sociales en tant qu’adulte référent, d’accompagnateur, de coach.
- P. P. Braud : « Ce ‘Pacte social’ est-il reconnu par les différents acteurs sociaux ? »
- Fr. H. Quinson : Nos relations sont bonnes avec eux. Nous entretenons des relations de coopération mais nous ne souhaitons pas être « les gens des instances officielles » afin de conserver une certaine liberté. En refusant d’entrer dans ce type de relation nous restons libres pour agir et ce d’autant plus que nous vivons avec les gens de ce quartier.
- P. P. Braud : « Etes-vous perçus, ensemble ou séparément, comme ‘FRERES’ ? »
- Fr. H. Quinson : Il est toujours très important de connaître les « codes » de l’autre car ils peuvent être des éléments déroutants ou
conflictuels.
Dans la plupart des cités les gens ne font pas l’expérience de l’altérité et n’ont que rarement rencontré des Chrétiens. Ceux qu’ils rencontrent ne sont pas forcément « représentatifs » : Chrétiens peu ou pas engagés dans l’Eglise, ou bien appartenant à un public « à problème » (ancien prisonnier, drogue, alcool,..).
Lorsqu’une communauté débarque et prie quotidiennement, cela a de quoi surprendre. Cependant, au départ, les gens ne font pas forcément la différence entre »Musulman », « Chrétien », et « Croyant ». C’est en vivant ensemble que l’on apprend à mieux se connaître, que la vision des habitants change et évolue en fonction de ce que l’on renvoie. Tout cela sur la base de la confiance et du témoignage.
- P. P. Braud : «Doit-on parler de ‘Dialogue Interreligieux’ ou de ‘Rencontres Interreligieuses ? »
- Fr. H. Quinson : Avant tout le lien se créé par le voisinage, par les rencontres humaines quelles
qu’elles soient (une partie de Scrabble par exemple).
Puis, sur la base de cette rencontre de voisinage, de cette amitié, peuvent venir les questions religieuses.
Il est d’important de montrer de nombreux gages d’humanité mais aussi d’avoir des questions à débattre ! Sinon on est davantage sur le registre de deux monologues qui cohabitent. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de dialogue possible. Il est même impensable que, dans notre société actuelle (n’oublions pas que la France est le 15ème pays musulman du monde), les questions religieuses ne puisse se poser. Cependant, le plus souvent nous intervenons dans les questions intra religieuses lorsqu’il y a débat ou discussion.
- P. P. Braud : «Est-ce que cela peut déboucher sur des rencontres avec la communauté musulmane ? »
- Fr. H. Quinson : Au départ, nous ne nous inscrivons pas dans une rencontre avec telle élite intellectuelle ou tel responsable religieux.
En travaillant avec les accompagnateurs de la Fraternité, dans la rencontre avec les voisins, des liens personnels se tissent et des rencontres importantes peuvent se faire avec les Musulmans. Il est intéressant de connaître ces personnes qui prennent position par rapport à leur propre religion et nous encouragent à nous positionne vis à vis de la nôtre (la question du statut de le femme peut par exemple faire débat dans les « différent courants » de l’Islam et nous être renvoyée).
En France la référence identitaire à la religion, à l’Islam, est très forte mais la pratique peu importante. C’est pour cela qu’il est important de favoriser la rencontre avec les personnes plutôt que le statut religieux.
- P. P. Braud : "Quelles sont vos sources spirituelles pour ‘tenir bon’ dans cette aventure et se laisser façonner ?"
- Fr. H. Quinson : La prière des psaumes chaque jour, la Lectio Divina… Pendant les repas nous avons toujours une lecture, même courte (Madeleine DEBREL par exemple). Nous avons aussi un jour par semaine et une semaine l’été de DESERT, consacrées à la prière et à l’étude.
Notre communauté n’a pas un fonctionnement spécifique mais elle prend sa source dans l’Incarnation. Dieu est venu habiter parmi les hommes par amour « jusqu’à la mort, et la mort sur une croix » et nous voulons, en réponse, habiter nous aussi avec "ceux qui sont loin".
Pour cela notre communauté est fondée sur sept piliers :
DIALOGUE AVEC LA SALLE :
- « Quels sont les liens entre votre communauté et les laïcs de la paroisse ? »
- Fr. H. Quinson : Les liens avec notre paroisse sont très importants. Il est essentiel d’accompagner les Musulmans qui se sont convertis et sont devenus Chrétiens, mais aussi d’être présents aux Africains et à tous ceux qui, eux, n’ont pas choisi d’habiter là.
La vie paroissiale est très riche, à l’image des premières communautés chrétiennes. Nous partageons des repas,
nous nous soutenons dans les épreuves ou face à l’insécurité,… Pour tous les paroissiens il est très important de se retrouver, d’échanger et de partager nos vécus.
- « Vous avez parlé d’Islam classique : qu’entendez-vous par là ? »
- Fr. H. Quinson : J’ai précisé « classique » pour ne pas utiliser le terme « traditionnel ». Je voulais avant tout éviter la confusion avec « l’Islamisme ». Mais je suis d’accord avec vous pour utiliser simplement «Islam », à savoir Coran et Sounna.
- Vous avez parlé d’une classe où aucun Européen n’était présent : comment cela est-il possible ?
- Fr. H. Quinson : C’est en fait un problème de carte scolaire et de désertion des familles. Cela n’est pas sans poser de question car ces élèves, ne rencontrant pas d’autres jeunes, retardent la rencontre avec les autres cultures. C’est pour cela que, dans notre quartier, nous faisons en sorte que des personnes d’horizons et de cultures différentes viennent aider et favoriser cette expérience de rencontre.
- Qu’est-ce que la communauté chrétienne reçoit des autres communautés ?
- Fr. H. Quinson : J’ai personnellement apprécié les qualités humaines et culturelles des Musulmans (par exemple, le rite de rupture du jeûne avec ses échanges alimentaires et sa communication festive) ; c’est intéressant d’en être les témoins dans un quartier. Il est essentiel que des mondes différents se rencontrent pour s’enrichir ! Cette idée est présente dans notre culture chrétienne mais nous l’avons peut être un peu oublié…
- Quels liens avez vous avec d’autres communautés ? D’autres prêtres ? L’évêque ?
- Fr. H. Quinson : En Algérie comme en France, nous avons d’excellents liens avec les différentes communautés même si nos points de vue et nos pratiques sont différents.
Lors de notre arrivée, nous sommes allés à la rencontre de toutes les communautés masculines présentes sur Marseille. L’idée est de mettre en commun tout ce qui nous permet de vivre l’Evangile en fonction de nos charismes personnels.
Lors de notre arrivée Mgr B. PANAFIEU nous a très bien accueilli : il était contents que des personnes acceptent de vivre dans ces quartiers. Avec Mgr G. PONTIER qui lui a succédé les liens sont très bons également ; il en est de même avec Mgr TESSIER à Alger avec qui nous sommes très proches.
Au-delà de tous ces contacts ce qui est premier c’est la communion profonde qui nous unit.
- Avez-vous des relations avec les Imams ?
- Fr. H. Quinson : Globalement relativement peu. Nos contacts sont surtout avec les familles qui sont proches. Les liens autres ne se font pas sur la base du statut religieux mais davantage quand les occasions se présentent de manière naturelle : accompagnement scolaire, invitation à des repas ou des fêtes familiales…
- Comment vous projetez-vous dans quelques années ?
- Fr. H. Quinson : Nous ne pouvons pas tout prévoir. Par exemple, lors du tremblement de terre en Algérie une famille a recueilli nos frères sinistrés pendant un an : ce n’était pas prévu !
Pour nous tout n’est pas prévu à l’avance. Ce qui est le plus important c’est de pouvoir rester dans les mêmes lieux plusieurs années : rester le plus longtemps possible tout en étant ouverts au changement. Et c’est aussi en fonction des personnes qui se présenteront !
- Martine ISERN : Merci beaucoup Frère Henry QUINSON ! Cet éloge de la rencontre nous place maintenant nous aussi face à nos responsabilités…
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