Homélie du 2° Dimanche ordinaire Année A 20/01/08
Témoin, à la barre!
Homélie du 2° Dimanche / Année A
Avez-vous déjà été convoqué à un procès
au tribunal ? Avez-vous déjà été appelé à témoigner à la barre, pour une déposition à charge ou à décharge d'un accusé ?
Je n'en ai eu l'occasion qu'une fois de vivre cette expérience qui m'a paru très intimidante.
Le cadre du Palais de Justice, le tribunal avec ses habits, ses robes, ses insignes; le sentiment d'être tout petit au milieu de la machine judiciaire…
C'était à Cognac, pour défendre une femme soupçonnée de maltraiter ses enfants, et qui risquait la déchéance de ses droits parentaux. Rendre témoignage à cette femme, c'était raconter ce que
j'avais vu et entendu de son courage de mère, c'était porter une évaluation de sa personnalité, c'était livrer ce que je savais d'elle, devant des juges, des avocats, un
public…
"Oui, j'ai vu et je rends témoignage" (Jn 1,
34)
Quand j'entends Jean-Baptiste dire par deux fois qu'il est venu rendre témoignage à la lumière, je me souviens de cette déposition au tribunal.
Et si être témoin du Christ, c'était aujourd'hui encore être convoqué pour raconter en public comment cet homme nommé Jésus
éclaire ma vie, éclaire l'histoire ?
Et si c'était prendre sa défense lorsqu'on l'accuse injustement ? (de l'Inquisition, de la mort d'un proche…) Et si c'était réveiller l'intérêt du public dans le procès Jésus,
grâce à une déposition qui fait sensation ?
Deux discours récents du Président de la République ont relancé le débat sur la question de la
place publique des religions dans notre société française : le discours au Latran devant le Pape Benoît XVI (20/12/047) et le discours à Riad en Arabie saoudite (le 14/01/08). Je reviendrai
sans doute plus tard sur les différentes conceptions de la laïcité qui s’affrontent à parttir de là ; mais je retiens aujourd’hui le rôle social important que nous sommes appelés à assumer,
sans rien renier de notre identité de catholiques. Dans ce rôle social qui est le nôtre, par notre vie en Église, les oeuvres de solidarité et l’inspiration pour l’action que nous suscitons, tôt
ou tard viendra la convocation pour un témoignage : et toi, qu’en dis-tu ? en quoi, en qui crois-tu et pourquoi ?
Je vous propose de réfléchir sur trois aspects, trois conditions de notre témoignage en faveur du Christ.
1) - avoir quelque chose à raconter
2) - se risquer à prendre parti
3) - assumer les conséquences de son témoignage
1) Avoir quelque chose à raconter
M Truc, dites-nous pourquoi le Christ est
vraiment lumière pour votre existence ?
Mme Machin, racontez-nous ce qui vous amène à croire que ce Jésus a traversé la mort ? …
Si M. Truc bredouille deux ou trois formules toutes faites du genre: "Dieu est lumière", on va lui répondre: "baratin, tout çà".
Si Mme Machin bégaie que c'est ce qu'on lui a appris depuis toujours, on va lui dire : "libérez-vous de votre éducation".
Par contre, s'ils peuvent dire : "à tel moment il s'est passé telle chose dans ma vie, et voilà ce que l'Évangile a changé dans ma manière de vivre à partir de là".
"Telle personne, telle discussion, tel livre, telle musique m'ont profondément bouleversé et dans la prière, dans la Bible, dans l'Église, j'ai trouvé une signification, une énergie, un dynamisme
nouveau"…
La force du témoignage, c'est qu'il passe par des évènements concrets, en partie vérifiables, objectifs, et que c'est une parole au singulier.
"Voilà ce qui m'est arrivé" (à moi, personnellement, ce qui laisse libre l'autre d'interpréter autrement).
Par exemple: "avant de connaître le Christ, ma vie n’avait pas de sens. Depuis que je l’ai découvert, je ne vis plus pour l’argent, ni pour le pouvoir ou le confort : ma vie a
changé".
Bien sûr, ce n'est pas toujours aussi net. Bien sûr, il y a des périodes où on ne peut pas citer des transformations spectaculaires. Mais à l'échelle d'une vie, il y a bien
quelques évènements-clés qui continuent à imprimer leur marque des années après. A bien y réfléchir, il y a eu
quelques tournants dont je me souviens, quelques éblouissements en forme de comète, dont la queue d'étoiles continue à scintiller, même dans la
nuit…
Rendre témoignage au Christ demande de pouvoir faire le récit de ce que j'ai vécu avec lui, de ce qu'il me permet aujourd'hui d'expérimenter…et ce témoignage peut s'élargir à celui d'une
communauté, d'un groupe, d'une équipe, de notre Église qui raconte comment dans sa propre histoire elle a expérimenté la puissance du Christ à travers sa faiblesse.
Et vous, quels passages de votre histoire avez-vous à verser au dossier de la défense de Jésus, dans
son procès qui reste encore ouvert dans ce monde ?
2) Se risquer à prendre parti
Le témoin du Christ ne peut rester extérieur à ce qu'il raconte.
Il s'implique, et il est impliqué par les autres. Impossible de déposer pour la Résurrection de Jésus sans être classé parmi les partisans du Christ. Le témoin est obligé à un moment donné de
s'engager, dans le respect de la liberté des autres. Comme le dit l'aveugle-né guéri par Jésus : "vous avez beau l'accuser. Moi je sais ce que j'ai vécu : j'étais aveugle; grâce à lui je
vois. Pour moi il est la lumière du monde."
Il y a quelquefois des discussions mondaines où il vaut mieux ne pas témoigner plutôt que d'en rester à un discours superficiel où personne ne dit "je".
Témoigner, c'est prendre un risque, se risquer.
Impossible de rester neutre. Mais prendre le parti du Christ demande de le faire avec infiniment de respect et de douceur...
3) Assumer les conséquences de son témoignage
Si mon témoignage m'implique, je dois me préparer à en assumer les conséquences. Si c'est du Christ dont je témoigne, je reconnais aussitôt mes contradictions, mes décalages
personnels par rapport à Celui que je défends. Comme le reconnaît Jean-Baptiste, "je ne suis pas la lumière, mais je rends témoignage à la lumière".
2 conséquences :
- Ne pas attendre d'être parfaits pour témoigner, car
c'est un autre que moi-même que j'annonce.
C'est une fausse humilité de se défausser de sa propre indignité pour échapper au devoir de témoignage.
C'est une erreur de croire que nos contradictions nous interdisent de parler.
Si un fou a été en Chine et en parle abondamment, ce n'est pas parce qu'il est fou qu'on doit en déduire que la Chine n'existe pas…
- Se souvenir que le témoignage se dit "martyr" en
grec.

C'est toujours un choc lorsque les parents d'un baptême s'aperçoivent que le prénom qu'ils ont donné à leur enfant est la plupart du temps le prénom de quelqu'un qui a été martyrisé : Pierre
(crucifié la tête en bas), Paul (décapité), Agnès (égorgée), Laurent (grillé vif)… Loin de protéger, le baptême de ces témoins les a au contraire exposés au martyr, et c'est là finalement une
dimension logique de la condition chrétienne.
Rassurez-vous, le martyr actuel chez nous n'est pas de sang (ce qui n'est pas le cas, hélas, dans bien d'autres pays du monde).
Mais c'est un martyr soft, fait d'indifférence polie, de dérision médiatique, de marginalisation folklorique, de faux procès historiques…
Un témoin appelé à la barre peut facilement être traité comme l'accusé qu'il défend. Le Christ avait prévenu ses disciples : "ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront également", "le monde
vous haïra", "les pères livreront leurs fils, les fils leurs pères"…
Il y a beaucoup d'époques de l'histoire de l'Église où demander le baptême était synonyme d'emprisonnement, de représailles familiales, de carrière brisée, de prison, de torture même.
Réjouissons du beau risque de la foi de notre baptême, et reprenons conscience de la force
du témoignage en faveur du Christ, de son urgence pour aujourd'hui…
Père Patrick BRAUD
Jn 1, 29-34
Comme Jean Baptiste voyait Jésus venir vers lui, il dit : « Voici l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c'est de lui que j'ai dit : Derrière moi vient un homme qui a sa place devant
moi, car avant moi il était. Je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l'eau, c'est pour qu'il soit manifesté au peuple d'Israël. »
Alors Jean rendit ce témoignage : « J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui. Je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit :
'L'homme sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit Saint.' Oui, j'ai vu, et je rends ce témoignage : c'est lui le Fils de Dieu.
»
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