L'écologie et l'Apocalypse
Connaissez-vous le mensuel « Philosophie Magazine » ?
Il mérite un détour : la prochaine fois que vous le verrez dans le kiosque, laissez-vous tenter par cette mine de réflexions
très actuelles et pertinentes.
Un exemple : une certaine écologie ne serait-elle pas la fille naturelle de l’apocalyptique chrétienne ?
(article paru dans le n° 13 d’Octobre 2007)
Devons-nous croire en l'Apocalypse ?
Comment nous représentons-nous la fin du monde ?
Durant le Moyen-Âge chrétien, la majorité des fidèles croyaient à l'Apocalypse et au Jugement dernier, ils s'y rapportaient par un acte de foi. Ils n'en avaient aucune preuve
tangible, sinon quelques descriptions prophétiques ou obscures contenues dans les textes de la tradition, notamment dans les Évangiles et dans l'Apocalypse de Jean. Par souci de ce Jugement
dernier, les croyants acceptaient de modérer leurs passions, de réformer leurs comportements et de respecter les commandements divins.

Avec la sécularisation du monde, mais aussi après le choc de l'explosion de la bombe de Hiroshima en août 1945, tout a changé. Nous savons désormais que l'humanité court le risque
de s'autodétruire. D'une part, les grandes puissances disposent d'un armement suffisant pour mettre fin à la vie sur Terre ; d'autre part, les signes de la fragilité de l'écosystème
terrestre se multiplient. Ce n'est plus la tradition religieuse, mais la science et l'actualité qui nous informent sur les risques encourus. Cependant, nous ne parvenons pas à transformer notre
savoir en actes. Si nos aïeux avaient à coeur de bien se conduire pour assurer leur salut, nous ne parvenons pas à modifier nos comportements pour veiller à l'avenir de l'humanité.
À partir d'un tel constat, le philosophe Jean-Pierre Dupuy a construit la notion de « catastrophisme éclairé ».
Rappelant, à la suite de Günther Anders, que nous sommes entrés dans une époque dont l'horizon est l'autodestruction de l'humanité, il propose de prendre conscience du caractère inéluctable de la
catastrophe. Notre histoire a une fin, peut-être plus proche que nous ne l'imaginions, et il convient d'affronter avec lucidité cette échéance, pour la retarder au maximum. C'est parce qu'il invite à l'action que le catastrophisme de Jean-Pierre Dupuy n'est pas un pessimisme ni une résignation, mais qu'il se veut éclairant. Il ne s'agit pas de
faire du sensationnalisme, mais de mettre les contemporains devant leur exorbitante responsabilité écologique et morale.
Nous avons demandé à Jean-Pierre Dupuy de préciser dans quelle mesure l'apocalyptisme judéo-chrétien et le catastrophisme éclairé qu'il appelle de ses voeux sont liés. Il propose
un éclaircissement surprenant et stimulant. Pour lui, la vision éclairée du catastrophisme est au fond assez proche de celle du Christ, qui voulait non pas effrayer les croyants avec des visions
cauchemardesques de l'avenir, mais les pousser à prendre garde et à veiller – sans terreur sacrée ni excès de ferveur. Ainsi, le catastrophisme
d'aujourd'hui, totalement laïcisé, rejoindrait sur certains points le message chrétien.
Alexandre Lacroix
Nous sommes entrés dans une ère dont l'horizon est la
destruction de l'écosystème terrestre, donc de la vie humaine. Mais, contrairement aux
chrétiens face au Jugement dernier, nous refusons d'y croire.
PAR JEAN-PIERRE DUPHY*
La crise écologiqueactuelle est apocalyptique, au sens étymologique du mot : elle nous révèle quelque chose de fondamental au sujet du monde humain. Et ce dévoilement porte, comme dans les diverses versions de l'Apocalypse présentées dans
la Bible, sur la violence, les hommes. Des hommes et non pas de Dieu. Les hommes ne détruisent pas la
nature parce qu'ils la haïssent. Ils la détruisent parce que, se haïssant les uns lesautres, ils ne prennent pas garde aux tiers que leurs coups assomment
au passage. Et la nature figure au premier rang de ces tiers
exclus.On s'imagine parfois que l'éthique environnementale serait une morale et unereligion. Les hommes ayant dépassé les limites sacrées que la nature ou
Dieu leur imposaient, ils seraient punis pour cela – à la manièreII dont les dieux de l'Olympe dépêchaient
Némésis pour châtier leur démesure. Mais cela, c'est une histoire
grecque qui n'a rien à voir avec le judéo-christianisme. Il y a des rapports profonds entre la
catastrophe écologique qui annonce et l'Apocalypse, mais le combaté cologique n'implique pas de sacraliser la
nature, et l'Apocalypse, ce n’est pasle châtiment divin.
Dans l'Apocalypse de Marc (13, 1‑37), un disciple deJésus lui fait admirer
les splendeurdu Temple. Jésus lui répond : «Tu vois ces grandes constructions ? II ne restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »
Les disciples demandèrent quand cela se produira et quels sont les signes annonciateurs. Mais il refuse de se laisser entraîner dans
l’excitation apocalyptique. Il désacralise tant le temple que l'événement de sa destruction. Tout
cela n'a aucune signification divine : «Quand vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres, ne
vous alarmez pas : il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. » La conclusion : « Prenez garde, restez éveillés, car vous ne
savez pas quand ce sera le moment. » Ce texte admirable
use du langage apocalyptique pour désacraliser l'Apocalypse. C'est une rusequi subvertit l'Apocalypse de l'intérieur. Mon «catastrophisme éclairé
» n'est que la
transposition de cette ruse à notre crise présente.
Rappelons-nous l'exaltation, pourne pas dire
l'exultation de la planète lorsque le tsunami de décembre 2004 provoqua une chaîne quasi mondiale de solidarité.
Beaucoup crurent alorsque l'humanité était devenue une et que la fin des temps était proche. Des sentiments semblables s'étaient déjà
exprimés avec plus de force encore après les attentats du 11 septembre. Le spectacle était sublime, on parla
d'Armaggedon. L'Évangile a par avance tout démythologisé. Ce n'est pas Dieu qui se venge cruellement des hommes, le Sauveur n'a pas enfin raison
des méchants. La seule leçon délivrée parJésus est : prenez garde, veillez !
Dans la tradition apocalyptique vulgaire, l'Apocalypse est la fin des temps. La révélation est donnée à la dernière ligne, comme dans un roman policier banal. Mais tout chrétien croit que la catastrophe-révélation a déjà eu lieu, non pas à la fin, mais au milieu de l'histoire, avec la mise à mort du Christ, la Passion. Dans le temps
del'histoire, l'éternité se dit au fut antérieur. Quand le moment sera venu, l'histoire de ce monde sera devenue l'éternité. En attendant, vous n'avez qu'unechose à faire : veillez, et ne vous laissez pas prendre à la fascination des grandes catastrophes.
Nous trouvons dans cette
auto-démystification de l'Apocalypse tous les ingrédients de ce que
devrait être le combat écologique, fût-il, comme il doit l'être,
complètement laïc. Il n'existe aucune limite que le sacré ou la nature, ou la nature sacralisée, nous imposent. Or il n'y a de liberté et d'autonomie que par et dans
l'auto-limitation. Nous ne pourrons trouver les ressources de celle-ci que dans notre seule volonté libre. Mais gare à la tentation de l'orgueil ! Si nous
nous contentions de dire que l'homme est responsable de tous les maux qui l'assaillent, jusques et y compris les catastrophes naturelles, à l'instar de Rousseau après le tremblement de terre de Lisbonne, nous perdrions la dimension de transcendance que préserve l'apocalypse désacralisée. Le catastrophisme éclairé consiste à se projeter par la pensée dans le moment de l'après-catastrophe et, regardant en arrière en
direction de notre présent, à voir dans la catastrophe un destin – mais un destin que nous pouvions choisir d'écarter lorsqu'il en était
encore temps. C'est une ruse qui, pour nous inciter à veiller, nous enjoint de faire comme si nous étions les victimes d'un destin tout en sachant que nous sommes seuls responsables de ce qui nous arrive.
LE COMBAT ÉCOLOGIQUE N'IMPLIQUE PAS DE SACRALISER LA NATURE, ET L'APOCALYPSE N'EST PAS LE CHÂTIMENT DIVIN.
J'assume cette dimension religieuse de l'écologie, pour la bonne raison que toute pensée des
questions dernières est inévitablement prise dans le religieux. Mais l'erreur à dénoncer est la confusion du religieux et du sacré. Il en va de
la possibilité d'une écologie politique qui ne verse pas dans
le moralisme, voire dans le fascisme n
* Auteur de Pour un catastrophisme éclairé
et de Petite métaphysique des tsunamis (Seuil)
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