Homélie du 28ème Dimanche Ordinaire – Année C
Dimanche 14 Octobre 2007
« C’est tout ? »
La première lecture d’aujourd’hui, la guérison du général syrien Naaman, mériterait d’être complété par le début du récit !
On y découvre Naaman lépreux faire une longue route avec une grosse somme d’argent pour aller voir le roi d’Israël afin qu’il le guérisse de sa lèpre. Élisée l’apprend, et le prophète lui propose
de se baigner 7 fois dans le Jourdain.
Ambroise de Milan commente : Naaman « se mit à réfléchir en lui-même et dit : c’est tout ? Je suis venu de Syrie et de Judée et on
me dit : va au Jourdain, baigne-toi et tu seras guéri »(Catéchèse sur les commencements n°1). C’est
tout ? « Comme s’il n’y avait pas de fleuves meilleurs dans mon pays ! »
Sous entendu : c’est trop simple pour être vrai… Pour guérir de la lèpre, normalement il faut en faire beaucoup plus. Les guérisseurs en faisaient des tonnes. Un peu comme les
charlatans et les soi-disant sorciers de chez nous ; et ils sont plus nombreux que les médecins en France ! S’il n’y a pas de gris-gris, de formules magiques, de gestes impressionnants,
de langue sacrée incompréhensible, le client crédule sera déçu : c’est tout ?
Naaman s’attendait à un tas de choses compliquées et mystérieuses : « sûrement Elisée sortira et se présentera lui-même, puis il invoquera
le nom de YHWH son Dieu, il agitera la main sur l’endroit malade et délivrera la partie « lépreuse » dit le récit biblique (2R 5, 11).
La réponse du prophète Elisée le déçoit : « va te baigner dans le Jourdain ».
Et c’est tout ?
Alors c’est ça le grand prophète d’Israël ? Il n’est guère impressionnant…
On raconte qu’une sœur du couvent de Nevers où allait arriver la petite Bernadette Soubirous de Lourdes pour devenir religieuse s’attendait à voir une sainte, nimbée de lumière et
majestueuse. En voyant débarquer la petite paysanne illettrée et mal fagotée dans la cour du couvent, cette sœur, dépitée, a lâché : « alors,
Bernadette, ce n’est que ça ? »
Bien des jeunes mariés se disent avec dépit quelques années après le mariage : c’est tout ? Je croyais que ce
serait un feu d’artifice perpétuel…
Bien des prêtres traversent des graves crises existentielles lorsque, au milieu de leur vie, ils regardent ce qu’ils ont essayés de faire : si peu de croyants, si peu de
grandes choses… c’est tout ? la prêtrise ce n’est que cela ?
Et vous pouvez continuer la liste…
Ambroise de Milan, au IVème siècle, devait lui aussi faire face à la déception des nouveaux baptisés adultes qui s’attendaient à des phénomènes miraculeux et extraordinaires
avec le baptême : « Tu t’es approché, tu as vu la fontaine, tu as vu aussi l’Evêque près de la fontaine. Et sans doute, est-il tombé dans ton âme la même
pensée qui s’est insinuée en celle de Naaman, le Syrien. Car, bien qu’il ait été purifié, il douta cependant tout
d’abord.
Pourquoi ? Je vais le dire, écoute.
Tu es entré, tu as vu de l’eau, tu as vu l’évêque, tu as vu le diacre. Je crains que quelqu’un ait peut-être dit :
c’est tout ? Bien sûr c’est tout ! C’est vraiment tout (…) (car) ce qu’on ne voit pas est bien
plus grand que ce qu’on voit ». (ibid)
La simplicité de l’eau du baptême renvoie à la simplicité de la parole du Christ aux 10 lépreux. Pas de formules magiques, pas d’amulettes ou de gris-gris à porter des nuits
entières, pas de poudre aux yeux pour embobiner les crédules. Non, une simple parole, sans emphase : « Allez vous montrer aux
prêtres ». Et c’est tout ? C’est tout ! Croyez en cette parole et vous verrez…
Pas besoin d’en faire des tonnes pour guérir de nos lèpres intérieures…
Les clients des charlatans recherchent des mises en scène impressionnantes. Les amateurs de religieux veulent une exubérance de sacré et de rites compliqués.
St Jean de la Croix, lui, était très dur vis-à-vis des croyants de son temps, le 16ème siècle, qui courraient après toutes les apparitions et révélations extraordinaires
de l’époque : « désirer visions ou révélations, ce n’est pas seulement faire une sottise, c’est offenser Dieu, puisque par là nos yeux ne sont pas
uniquement fixés sur le Christ. Dieu en effet pourrait vous répondre : je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire par la Parole qu’est mon Fils. Fixez les yeux sur lui seul, car (en lui
j’ai tout établi) en lui j’ai tout dit, tout révélé, et vous trouverez bien plus que tout ce que vous désirez et demandez ».
Fixer les yeux sur
le Christ seul : un lépreux sur dix seulement comprend comment remonter ainsi à la source de sa guérison. Il ne se perd pas dans les rites compliqués du Temple de Jérusalem ; il va
droit à l’essentiel : le Christ qui du coup le relève, c'est-à-dire le ressuscite.
À bien des égards, le christianisme décevra ceux qui veulent une religion compliquée, ésotérique, mystérieuse, pleine d’écrans de fumée et de
gestes obscurs.
Dans nos églises comme dans l’Evangile, la parole guérit simplement, l’eau du baptême purifie les lèpres intérieures sans faire d’éclat, l’amour vécu l’est dans les petites choses.
Et c’est tout ? Oui, c’est tout !
90% des hommes de ce temps en voyant Jésus flagellé, marqué, crucifié, diront de lui : c’est tout ? Votre
Dieu, ce n’est que cela, cette pauvre chose sans éclat ?
10%, un lépreux sur 10 ! , pourront peut-être reconnaître que leur guérison vient pourtant de ce Jésus qui s’impose si peu…
Lorsque Dieu vous déçoit, lorsqu’il semble passer par des méditations bien fragiles – une parole, un sacrement, un visage, notre Église – lorsque le dépit vous fait dire en
vous-mêmes : « et c’est tout ? » pensez à Naaman le Syrien. Il a surmonté sa déception et découvert que une parole à qui on fait confiance, c’est
vraiment le tout d’une vie…
Faites de même !
Père Patrick BRAUD
2 R 5, 14-17
Le général syrien, qui était lépreux, descendit jusqu'au Jourdain et s'y plongea sept fois, pour obéir à l'ordre d'Élisée ; alors sa chair redevint semblable à celle d'un petit enfant : il était
purifié ! Il retourna chez l'homme de Dieu avec toute son escorte ; il entra, se présenta devant lui et déclara : « Je le sais désormais : il n'y a pas d'autre Dieu, sur toute la terre, que celui
d'Israël ! Je t'en prie, accepte un présent de ton serviteur. »
Mais Élisée répondit : « Par la vie du Seigneur que je sers, je n'accepterai rien. » Naaman le pressa d'accepter, mais il refusa. Naaman dit alors : « Puisque c'est ainsi, permets que ton
serviteur emporte de la terre de ce pays autant que deux mulets peuvent en transporter, car je ne veux plus offrir ni holocauste ni sacrifice à d'autres dieux qu'au Seigneur Dieu d'Israël. »
Lc 17, 11-19
Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la Samarie et la Galilée. Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance et lui crièrent : « Jésus,
maître, prends pitié de nous. » En les voyant, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. »
En cours de route, ils furent purifiés. L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui
rendant grâce. Or, c'était un Samaritain. Alors Jésus demanda : « Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire
à Dieu ; il n'y a que cet étranger ! » Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé. »
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