De l'irréversible dans nos vies
Homélie du 26ème Dimanche – Année C (Messe de groupe des Guides et Scouts d’Europe à la Cathédrale)
Dimanche 30 septembre 2007
Vendredi 21 septembre dernier : à la fin du match France –
Irlande de la Coupe du Monde de Rugby, après la victoire, les supporters ont quitté le stade de France au son de la célèbre chanson de Polnareff : « On ira tous au
paradis… ». Sans doute que le paradis visé ce soir-là, c’était la finale ! Mais peut-on vraiment fredonner ce refrain avec insouciance lorsqu’on vient d’entendre l’évangile de ce
dimanche ?! On voudrait bien que rien ne soit vraiment grave, que tout peut s’arranger, qu’il ne faut pas s’en faire puisque Dieu est bon…
Oui mais : le riche de la parabole découvre trop tard que ses actes l’ont éloigné de Dieu en l’éloignant des
pauvres.
Même dans une Coupe du Monde, tout le monde n’ira pas en finale…
En préparant la messe de ce dimanche avec des cheftaines de guides, lycéennes et
étudiantes, nous avons d’abord buté sur la dureté apparente de cette parabole.
Quoi !? Ce malheureux riche n’a pas droit à une seconde
chance ?
Pourquoi y a-t-il un grand abîme infranchissable
entre lui et Lazare ?
Pourquoi ne pas au moins prévenir la famille
du riche en envoyant Lazare pour les impressionner ?
A y
réfléchir de plus près pourtant, cette parabole est très réaliste.
Le grand abîme infranchissable, c’est bien le riche qui l’a installé entre
lui et Lazare dont il ne voulait connaître ni le nom ni même l’existence.
La seconde chance que nous souhaitons pour lui, il l’avait chaque jour
lorsque ses festins somptueux le mettaient sur la route de Lazare couché devant son portail, couvert de plaies.
L’éloignement d’Abraham et de Dieu, c’est le riche lui-même qui se l’est
infligé ; d’ailleurs il n’a pas de nom parce qu’il ne compte que sur lui-même et sur ses richesses. Alors que le nom de Lazare signifie en hébreu : ‘Dieu aide’, c'est-à-dire
que Lazare compte sur Dieu et s’appuie sur lui depuis toujours à toujours. Comme le dit le Christ ailleurs : « la mesure dont vous vous servez pour les
autres servira aussi pour vous ».
N’espérez pas gommer votre responsabilité, effacer toute votre vie antérieure comme s’il était possible de repartir à
zéro !
Il y a des choses qui nous marquent irréversiblement.
Il y a des actes, des paroles qui font un tel bien ou un tel mal qu’après rien ne peut plus être comme avant, jamais.
C’est donc qu’il y a de l’irréversible dans nos vies ; et le Christ nous interpelle : attention à ce que notre obstination à ne pas aimer pourrait entraîner d’irréversible !
Voulez-vous savoir ce qu’est
l’irréversibilité ? Ce que les physiciens appellent la flèche du temps, ce qui fait que le retour en arrière est impossible et que le temps est orienté ?
Nous avons tous ri en voyant des films projetés en marche arrière: les vases brisés se recollent miraculeusement et les coureurs reculent à pleine vitesse vers leurs blocs de départ. Dans notre
monde quotidien de tels phénomènes sont impossibles : la flèche du temps pointe toujours dans le même sens, vers le futur. Les lois de la physique fondamentale moderne ne sont plus
réversibles: le temps s'écoule différemment vers l'avant et vers l'arrière. Le temps est dissymétrique.
Prenez un verre d’eau ; laissez-le tomber sur le carrelage. Il va se briser.
Impossible ensuite de recoller les morceaux pour reconstituer le verre d’avant, et encore moins l’eau contenue dedans. Cette brisure sera irréversible : impossible, scientifiquement comme
spirituellement, de revenir en arrière !
Le grand abîme de la parabole entre le riche et Abraham, c’est cela : le poids de nos vies peut nous faire pencher d’un côté ou de
l’autre, mais pas des deux; nous ne pourrons pas défaire nos actes en sens inverse …
Du coup, cette notion d’irréversibilité dans
l’existence humaine se traduit pour les adultes par une très grande exigence dans l’éducation de la liberté des plus jeunes. C’est le thème d’année chez les Scouts
et Guides d’Europe : « appelé à la liberté ». Or la liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, car sinon des verres
d’eau vont peut-être se briser pour toujours. Comme dit Saint Paul : « tout m’est permis, mais tout n’est pas profitable ». Lorsque nous accueillons pour le mariage des jeunes qui ont déjà vécu des ruptures difficiles, des séparations ; lorsqu’il y a eu des enfants impliqués dans ces années
chaotiques, il y a de l’irréversible qui a déjà fait du dégât. Et en collège-lycée, lorsque l’aspiration légitime à la liberté dégénère en expériences multiples (alcool, drogue, phénomène de
bandes…), il y a des abîmes intérieurs qui se creusent et qui seront difficiles à combler à l’âge adulte… Quand on parle (et qu’on mesure) la trace écologique d’un produit du marché, il faudrait
être aveugle pour ne pas avertir de la trace humaine et spirituelle qu’impriment certaines expériences, subies ou choisies.
Bref, voilà une parabole réaliste : puisqu’il y a de l’irréversible à l’œuvre
dans vos vies, devenez responsables de vous-mêmes. Ouvrez les yeux sur les Lazare couchés devant votre portail, ou ne vous étonnez pas plus tard d’être loin de Dieu…
La loi scoute et la promesse sont très utiles pour être vigilants sur
soi-même.
Promette de « servir de son mieux », c’est refuser de s’endormir
sur son confort sans voir Lazare. S’appuyer sur la loi scoute, c’est éviter l’irréparable, éveiller sa liberté sans la mettre en danger de mort. La maîtrise scoute et les parents ont une vraie
responsabilité d’éducateurs en ce sens : ouvrir aux jeunes un horizon extraordinaire : « la vie éternelle », pas moins !
(cf. 2ème lecture Ti 6, 11-16) et libérer leur liberté pour qu’ils puissent tendre vers ce but sans se perdre en cours de route.
N’attendons pas des signes extraordinaires, comme les frères du riche attendent
que Lazare revienne des morts pour les convertir. N’attendons pas du miraculeux ou du magique : Dieu se dit dans la loi et les prophètes : « s’ils
n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, ils ne se convertiront pas. »
Moise et les prophètes, la loi scoute et la promesse : si nous nous écartons de ce chemin, en fait nous nous éloignerons de Dieu et
des Lazare de notre temps.
Que l’avertissement de cette parabole nous aide à garder le cap de cette année : « appelé à la liberté » , la vraie liberté, celle d’aimer.
Amen.
Père Patrick BRAUD
Lc 16, 19-31
Jésus disait cette parabole : « Il y avait un homme riche, qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Un pauvre, nommé Lazare, était couché devant le portail,
couvert de plaies. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies.
« Or le pauvre mourut, et les anges l'emportèrent auprès d'Abraham. Le riche mourut aussi, et on l'enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; il leva les yeux et vit de loin
Abraham avec Lazare tout près de lui.
« Alors il cria : 'Abraham, mon père, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l'eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. —
Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : Tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur. aintenant il trouve ici la consolation, et toi, c'est ton tour de souffrir. De plus, un
grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient aller vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne vienne pas vers nous.'
« Le riche répliqua : 'Eh bien ! père, je te prie d'envoyer Lazare dans la maison de mon père. J'ai cinq frères : qu'il les avertisse pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture
!'
« Abraham lui dit : 'Ils ont Moïse et les Prophètes : qu'ils les écoutent ! — Non, père Abraham, dit le riche, mais si quelqu'un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.' Abraham
répondit : 'S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus.' »
Amusez-vous à imaginer un temps réversible avec la petite vidéo ci-dessous (essayez donc de dé-prendre une douche !!!)
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