Vendredi 11 novembre 2005
Homélie du 31ème Dimanche – Année A 30 Octobre 2005
« Pourquoi on vous appelle Père ? Vous n’avez pas d’enfants ! »
Et puis dans Évangile, Jésus dit bien clairement : ne donnez à personne sur terre le
nom de Père ; vous être donc en contradiction avec Évangile ».
Cette discussion, je l’ai eue souvent avec des amis protestants, ou même des Témoins de Jéhovah. Dans un premier temps, l’objection paraît sérieuse : « vous n’avez qu’un seul Père, qui est dans les cieux » souligne
l’évangile d’aujourd’hui.
Alors tous les titres de « Mon Père », « M. l’abbé », devraient-ils être rayés de notre vocabulaire ?
Ce serait oublier que, lorsque Jésus dit cela : « ne donnez à personne le
nom de Père » il n’y a pas encore de prêtres chrétiens autour de lui !
C’est aussi simple que cela : l’avertissement de Jésus ne peut pas viser les prêtres d’aujourd’hui ; il vise les pères
humains, ceux de son temps, ceux de 2005.
Alors là, c’est encore plus radical.
Quoi ! Ne plus appeler papa celui qui m’a engendré à la vie ?
Ne plus dire fièrement : « C’est mon père » en présentant l’auteur de mes jours à des amis ?
Soit Jésus exagère, et c’est un dérapage verbal qu’il nous faut corriger en lui trouvant des excuses et en développant de subtiles exégèses; soit Jésus dit vrai, et c’est qu’il nous faut
comprendre cela autrement, plus profondément.
« Vous n’avez qu’il seul Père, qui est dans les
cieux ».
Et si finalement, Dieu seul était vraiment Père ?
Lui seul sait ce que créer veut dire en
plénitude.
Lui seul est le radicalement autre, transcendant, « dans les cieux ».
Et si nos pères humains n’étaient paternels qu’en participant, consciemment ou non, à la paternité de
Dieu ?
Regardez comme Dieu est paternel dans la Bible :
- il éduque Israël à la liberté, l’aidant à devenir adulte dans la foi.
Dieu, le Père d’Israël
- il
adopte le roi du peuple juif, comme son enfant ; le guide et lui apprend les secrets de la sagesse, du gouvernement…
Dieu le Père du roi des
juifs
- il intervient pour défendre les plus faibles ; il tonne contre ceux qui exploitent les petits
Dieu le Père
des pauvres.
- il se révèle finalement à Israël comme le Seigneur de l’univers, obligeant ce peuple à s’ouvrir au-delà de toute frontière…
Dieu, le Père de tout homme.
N’est-ce pas ainsi que les pères humains sont appelés à remplir leur mission : éduquer à la liberté, aider à devenir adulte, enseigner la justice
et la pratiquer, ouvrir ses enfants sur le vaste monde ?
Aujourd’hui, la figure du père de famille est singulièrement en recomposition.
En négatif :
+ le père est souvent absent. Physiquement, pour cause de séparation, ou moralement, par peur de la relation.
Les psychologues ont écrit des tas de livres sur l’effacement actuel des pères. « Y a-t-il encore un père à la maison ? » titrait Jacques Arènes, psychothérapeute français. Guy Corneau, psychanalyste canadien, allait plus
loin : « Père manquant, fis manqué », et le
sous-titre de son livre était : « Que sont les hommes devenus ? ».
Pourquoi y a-t-il tant de silence entre les pères et leurs enfants ?
Pourquoi la condition masculine est elle devenue si inconfortable ?
Pourquoi les pères ont-ils peur de l’intimité ?
Pourquoi redoutent-ils cette agressivité qu’ils reportent au plus profond d’eux-mêmes ?
Pourquoi se sentir obligé de jouer les héros, les éternels adolescents, les séducteurs, les bons garçons ?
Pourquoi être si mal à l’aise dans une parole personnelle, intime, où l’on parle de soi à ses proches ?
+ En positif, il faut aussi noter que les pères actuels deviennent plus tendres, plus attentifs, dès le plus jeune âge.
Mais finalement Jésus a raison de nous avertir : n’idolâtrez pas vos pères humains. Ils ne sont vraiment
paternels qu’en participant à la paternité de Dieu.
C’est pour cela qu’on a appelé « pères » les prêtres très tôt : pour obliger les paternels à reconnaître en Dieu
seul la source d’où ils tirent leur paternité.
Un vrai renversement de perspectives !
Au lieu d’imaginer Dieu à partir de l’expérience parentale – ce que Freud a
largement critiqué, non sans justesse – Jésus nous invite à faire l’inverse !
Imaginez être père à partir de qui est Dieu. N’imaginez pas Dieu à partir de votre père !
Ne projetez pas sur Dieu des qualités que vous avez trouvé ou que vous auriez aimer trouver chez vos parents : découvrez plutôt comment dans la Bible, le Dieu de Jésus Christ s’est montré
Père, et Mère, et prenez en de la graine, comme certains parents ont su s’en inspirer.
Vu les blessures de bon
nombre de nos familles actuelles, mieux vaut se souvenir que c’est nous qui sommes à l’image de Dieu, et non l’inverse…
D’où l’importance du détour par Dieu pour voir son propre père autrement, pour l’accepter tel qu’il est.
Nos parents sont comme les morceaux du vase d’argile qui s’est ébréché sur le tour du potier, mais qui pourtant gardent chacun la trace et l’empreinte de la main de Dieu.
« N’appelez personne votre père sur la terre, car vous n’avez qu’un seul Père, qui est aux
cieux ».
En désacralisant la paternité, maternité humaine, Jésus nous met sur la voie de la réconciliation familiale. Seul Dieu est vraiment Père. Nos parents font ce qu’ils peuvent, ou ont fait ce qu’ils
ont pu pour laisser transparaître quelque chose de cette paternité divine.
En les aimant tels qu’ils sont, nous pourrons nous-mêmes devenir relativement pères et mères avec humilité, en acceptant de recevoir d’un Autre que nous-mêmes la capacité de susciter la vie.
D'où l'importance prier le Notre Père: car il est bien "l'Autre père", le père tout-autre...
P. Patrick BRAUD
par Patrick BRAUD
publié dans :
Homélies
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