Homélie du 16° Dimanche C / 22/07/07
Le je de l'ouie
Connaissez-vous le sketch de Raymond de Devos sur le verbe « ouïr » ?
Il y a des verbes qui se conjuguent très irrégulièrement.
Par exemple, le verbe OUÏR. Le verbe ouïr, au présent, ça fait J'ois... j'ois... Si au lieu de dire « j'entends »,
je dis « j'ois », les gens vont penser que ce que j'entends est joyeux alors que ce que j'entends peut être particulièrement triste. II faudrait préciser : ‘Dieu, que ce que j'ois est triste
!’
Si au lieu de dire « l'oreille », on dit « l'ouïe », et qu’on pense à une oie, alors on peut dire que l'ouïe de
l'oie a ouï. Pour peu que l'oie appartienne à Louis, cela donne :
- L'ouïe de l'oie de Louis a ouï.
- Ah oui ? Et qu'a ouï l'ouïe de l'oie de Louis?
- Elle a ouï ce que toute oie oit...
Au passé, ça fait : J'ouïs... J'ouïs!
Il n'y a vraiment pas de quoi !
Au-delà de ces superbes jeux de mots, c'est presque un sketch "à la Devos" que Jésus nous interprète ici devant Marthe et Marie :
« Toute ouïe »
- Marie écoute; elle est "toute
ouïe", l'oreille et le cœur tendus vers la parole de Jésus.
À sa sœur qui fait un tas de choses, Marie dit: - "J'ouïs", c'est-à-dire : j'écoute, pour jouir de cette relation, pour savourer cette communion de parole.
- C'est comme un reproche implicite, où Jésus interpelle Marthe : arrête de te noyer dans les choses à faire, viens, et
jouis de la Parole.
Or Marthe ne veut pas ouïr ;
elle ne veut pas jouir, et voudrait même interdire ce plaisir à sa sœur…
Qui a dit que le christianisme était fâché avec la jouissance?
Joue, oui
- Jésus insiste alors : "Joue, oui!" c'est-à-dire: mets du jeu dans ta vie, réintroduits des degrés et des moments de liberté, au lieu de te laisser absorber complètement. Par cette ouverture à
l'autre qu'est l'écoute, retrouve le goût du jeu avec ce qui n'est pas prévu, ni rentable. La dimension ludique et artistique est essentielle à la foi chrétienne.
« Toute oui »
- "Joue ta vie sur le oui", en
réponse à cette Parole d'un Autre. Marie est "toute ouïe", toute écoute, et du coup, elle devient "toute
oui", un oui intense à la Parole du Christ. Joue ta vie sur cette Parole, au lieu de préférer les choses à la relation, la cuisine
à l'invité, le devoir au plaisir…

- Si bien que le jeu de l'écoute permet à Marie de dire "je", de découvrir son désir le plus vrai [1].
Le "je" de Marie
lui est donné dans l"ouïe" de la Parole qu'est Jésus lui-même.
C'est la "part unique" qu'elle a choisie : préférer la relation vivante à l'enfermement dans les choses; recevoir son identité la plus profonde de l'écoute de la parole d'un autre, du
Tout-Autre.
Comme Jésus d'ailleurs, qui est le premier à écouter Celui dont il se reçoit, et qu'il appelle à cause de cela son Père. Il ne parle pas de lui-même, mais comme il parle de ce qu’il a d'abord
écouté auprès de son Père (Jean 8, 28, 12, 49…)
Jouis
Vous voyez: l'écoute est première.
Ouïr est un vrai plaisir, un vrai "oui" à la vie.
Les Juifs nous le rappellent en priant 3 fois par jour (comme Jésus l'a fait toute sa vie):
"Écoute Israël : le Seigneur
est notre Dieu, le Seigneur est Un"
C'est
donc qu'il y a un lien entre l'écoute et l'unicité de l'être.
Écouter permet de progresser dans l'unité.
L’appel que le Christ nous lance dans cet évangile est donc à l’inverse du puritanisme, et de tous ceux qui voudraient faire de la religion un
rabat-joie ! Le Christ semble nous dire :
« remet du plaisir dans ta relation aux autres, dans ta relation à Dieu.
Goûte particulièrement le plaisir d’écouter la parole, la parole de l’autre, la Parole de Dieu.
Pour cela, ne te laisse pas absorber par les choses ni par le seul devoir.
Remet du jeu dans ta vie. »
Accorde-toi quelque degré de liberté et de gratuité, pour jouir de la beauté de l’écoute, à l’image de Marie de Béthanie assise aux pieds de
Jésus.
L’été est une période favorable pour cela.
Écouter la Parole que Dieu nous adresse à travers la nature splendide : mer, montagne, campagne...
Jouir de sa parole à travers une halte dans un monastère, une lecture tranquille des textes du Dimanche, ou un silencieux rendez-vous avec sa
présence en nous...
Si nous réduisons la foi chrétienne à une accumulation de choses à faire, nous serrons les plus malheureux de tous les croyants. Car on n’en fait
jamais assez, ni assez bien ! Et puis, cela risque de nous priver de la rencontre avec Celui pour qui nous voulons faire ces choses.
Les mères de famille – ou les célibataires, dont je suis – connaissent bien cette agatisation où il faut tout préparer pour qu’un dîner avec des
invités se passe bien. Nous connaissons aussi la frustration de Marthe qui est dans la cuisine, et qui enrage de ne pouvoir prendre part à la conversation qui a lieu à
côté [2].
Alors, plutôt que de se réjouir du bonheur de sa soeur qui écoute, plutôt que de se réjouir de lui permettre ce bonheur, elle veut l’en
priver.
Comme si le bonheur de l’autre, tout proche, était insupportable, parce que justement ce n’est pas le mien.
C’est une vieille tentation de vouloir piétiner le bonheur que je ne peux ou ne veux pas atteindre. Marthe nie la différence entre elle et sa
soeur, ne supporte pas qu’elle soit heureuse, et d’une autre manière qu’elle.
Être jaloux de la joie de ses proches au point de vouloir les en priver : cela arrive souvent dans nos familles, dans les communautés
religieuses mêmes !
C’est la réaction de l’enfant qui, voyant un beau jouet dans les bras de son frère, lui arrache, le casse et le piétine pour qu’aucun des deux ne
soit heureux. Comme si l’égalité dans le malheur était un soulagement !
Cette violence, nous l’éprouvons tous lorsque, jaloux et nous comparant sans cesse, nous voulons ramener l’autre à notre état d’insatisfaction,
au lieu de renoncer au comparatif et de se réjouir de son bonheur.
C’est préférer casser un disque plutôt que voir un autre l’écouter.
C’est la folie de tous les crimes passionnels, où l'amour ne peut plus supporter le bonheur de l’autre, et préfère le détruire plutôt que de le
voir s’éloigner...
Ouïr la Parole de Dieu...
Jouir de cette Parole.
Et ainsi devenir soi-même dans ce « Jeu / Je de l’ouïe »...
Que Marthe et Marie de Béthanie nous inspirent cet été de vrais moments où savourer la goûteuse présence de Dieu en nous...
Amen !
Père Patrick BRAUD
[1]. (et si
vous ajoutez que c’est par l’ouïe que le poisson respire, vous aurez une idée du lien vital entre l’ouïe et le
souffle... !)
[2]. Une mère de famille m’a dit qu’elle avait acheté des walkies talkies (style surveillance des bébés) uniquement pour écouter dans la cuisine les paroles échangées en son absence
dans la salle à manger...
Lc 10, 38-42
Alors qu'il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village. Une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une soeur nommée Marie qui, se tenant assise aux pieds
du Seigneur, écoutait sa parole.
Marthe était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma soeur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de
m'aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas
enlevée. »
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