Chronique béninoise de Marie-Françoise et Pierre ARDANT
Pierre Ardant, ancien angoumoisin et sa femme Marie-Françoise (médecin) sont au Bénin. Pierre y dirige une cimenterie, et Marie-Françoise parcourt
la brousse comme médecin.
Voici les échos du mois d’Avril.
Les handicapés au Bénin
Avril 2007
Elle me prend la main et rit. Je ne l'ai pas venu venir, mais elle est accrochée à mon bras et n'a pas l'intention de le lâcher. Quel âge
a-t-elle ? 15 ans ? 20 ans ? 25 ans ? Difficile à dire. Sa bouche est difforme, comme son bras gauche, mais elle montre toutes ses dents en riant et ce sont surtout ses yeux qui rient. Ils
n'arrêtent pas de rire en me tenant solidement la main et en caressant mon bras.
Une peau de blanc. Peut-être est-ce la première fois que cette petite manifestement mongolienne en touche une ? Sans doute non :
Marie-Françoise avec son œil de professionnelle me dira ensuite que son bras gauche atrophié a été opéré. Pour le moment, elle n'a pas l'intention de lâcher le mien et je lui caresse les cheveux
ce qui la fait rire encore plus.
Et puis elle aperçoit Titouan, quatre ans, avec de splendides cheveux blonds. Quel bonheur ! Elle tend la main pour lui toucher les
cheveux, mais je résiste pour ne pas inquiéter Titouan. Dommage. Et puis voilà le Papa de Titouan qui passe. Encore plus grand que moi. Elle me lâche immédiatement pour se précipiter sur lui et
touche son bras et le tâte et rit et caresse et rit encore.
Et puis voilà Marie-Françoise qui est beaucoup plus à l'aise que nous avec les handicapés. Alors là c'est l'extase : Marie-Françoise la
prend dans ses bras et l'embrasse et la serre contre elle. Une grande amitié fugace est née.
Des handicapés, on en voit beaucoup dans les villages au Bénin. Il y a
beaucoup de malformations physiques, plus rarement des handicapés mentaux comme cette jeune fille. Ils vivent au milieu de tous et chacun veille mine de rien pour qu'il n'y ait pas d'accident.
Difficile de faire une tournée ou quelques kilomètres en brousse sans en rencontrer. La plupart ont une activité agricole car le handicap physique est souvent cause de non fréquentation de
l'école. Conseiller aux enfants qui guérissent de l'ulcère de Buruli avec séquelles d'aller à l'école paraît bizarre à beaucoup de parents. Et pourtant…
On voit aussi des "fous" solitaires et sans abri. On les reconnaît tout de
suite : ils sont vêtus d'un vague haillon autour de la taille, parfois nus, et sont couverts de crasse. Ils marchent le long des routes, soliloquent souvent, et comme partout on fait un détour
pour ne pas les croiser de trop près. J'ai vu ainsi pendant six ou huit mois une femme qui faisait tous les jours l'aller-retour Pobé – Onigbolo (40 km) et puis elle a disparu. Un autre était
célèbre à Pobé : il faisait la sieste nu au milieu de la route à l'entrée de Pobé et toutes les voitures tournaient autour pour rentrer en ville. Et puis un jour il s'est fait
écraser…
Que deviennent les handicapés lourds ? Les dangereux ? Je n'en ai pas
rencontré et il est vraisemblable qu'ils meurent entravés ou abandonnés. Je ne sais pas. Pas d'illusion : être handicapé au Bénin n'est sûrement pas confortable. Un certain nombre de handicaps
proviennent d'un fatalisme et de traditions qu'on ne peut que combattre : retard à consulter, traitements indigènes nocifs, douloureux, coûteux… Et beaucoup sont dus à une impossibilité pour
les habitants d'accéder à la médecine occidentale d'un coût prohibitif pour la plupart.
Et puis il y a les alcooliques. A la cimenterie, il y en a très peu, et
ils sont bien pris en charge. Le plus célèbre est B. Un de mes prédécesseurs trouve un jour dans l'usine un gars complètement nu, n'en croit pas ses yeux et demande qui c'est. "Mais c'est un
de vos salariés : c'est B. qui est gardien." Le prédécesseur a failli s'étrangler et interpelle immédiatement B. pour le licencier. "D.U., je suis gardien et si je mets mon uniforme, les
voleurs se méfient. Nu, ils ne savent pas que je suis gardien et je peux mieux attraper les voleurs !"
Peut-être est-ce cette répartie étonnante de la part d'un mec complètement saoul qui lui a évité le licenciement ? Il a été rétrogradé
comme balayeur et balaye avec efficacité devant mon bureau, sauf quand je sors : il se met systématiquement au garde-à-vous avec son balai et me salue militairement (voir Joligibus dans Astérix
et le Bouclier Arverne pour ceux qui ont une culture littéraire).
Pas de chance pour lui : il y a six mois, au lieu de saluer militairement le D.G., il l'a insulté. Ordre de licenciement immédiat. Cette
fois-ci, c'est le médecin qui lui a sauvé la mise. Il a négocié (et j'ai accepté) que B. se présente tous les matins à l'infirmerie pour un alcootest. S'il est pris une seule fois en état
d'ébriété, il sera licencié. Sinon, il ira balayer avec sa conscience professionnelle habituelle. Il y a six mois que ça dure et que B. est net de 8 heures à 17 heures. Mais si on sort de l'usine
à 17 h 15, on le trouve complètement bourré devant l'entrée !
Amitiés
Pierre & Marie-Françoise Ardant
bravo pour votre site
que Dieu vous bénisse
lys de saron