Homélie du MARDI 3 AVRIL 2007 Messe chrismale à la cathédrale d’Angoulême
LA PRIÈRE DE
JÉSUS
ET LA FACE CACHÉE DE L’ÉGLISE
Pourquoi sommes-nous rassemblés ce soir dans notre cathédrale saint Pierre ? Pour que notre mission chrétienne de baptisés ou d’ordonnés au
ministère apostolique soit mise ou remise sous le signe de Jésus Christ, qui va vivre sa Passion et sa Pâque, en aimant les siens jusqu’au bout et en s’abandonnant totalement à son
Père.
La nuit est tombée. L’heure est venue. Jésus a fait mémoire de la Pâque juive avec ses disciples. Mais
il a donné à ce dernier repas un autre sens. Il en a fait le signe d’une nouvelle Alliance : « Mon corps livré pour vous, mon sang versé pour vous
… » Ces paroles étonnantes et ces gestes – le pain rompu, la coupe partagée – créent pour toujours ce que l’on appellera plus tard, comme vient de le faire le pape Benoît XVI, le
sacrement de l’amour, sacramentum caritatis.
Il faut entendre ce mot dans son sens le plus fort. Ce n’est pas le sentiment amoureux. C’est l’Amour
de Dieu qui, en Jésus, va devenir plus fort que tout le mal du monde. Et Jésus sait cela : à cette heure-là, il sait toute la puissance du mal qui, dans quelques heures, va le broyer. Mais,
tout en subissant cette puissance, il va la briser de l’intérieur. En sa personne, par sa croix, il va tuer la haine, il va descendre dans nos enfers pour désarmer ces forces de destruction, de
violence, de refus que nous portons en nous. Car, comme dit la Bible, Jésus le sait, « l’homme n’est que mensonge », tous les hommes sont
pécheurs et coupables.
Et c’est pourquoi, à cette heure-là, de violence et de mort, Jésus prie. Et sa prière, telle que
l’Évangile de Jean l’évoque, est étonnante de simplicité, de profondeur et d’ouverture à Dieu et à l’avenir des croyants : « J’ai manifesté ton nom aux
hommes pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et que moi aussi, je sois en eux. »
Jésus prie le Père pour nous. Nous sommes pris, saisis, portés dans la prière de Jésus. À cette
heure-là. Car, à vue humaine, Jésus doit savoir qu’il est perdu, qu’il va être seul face à la mort et que sa vie et sa mission s’achèvent par un échec. Il sait cela. Il voit cela, et il regarde
vers le Père.
Et la force du don et du pardon lui est donnée en surabondance. C’est déjà la résurrection qui
transparaît dans sa prière de Fils. L’Amour du Père est à l’œuvre en lui, jusque dans l’agonie et la mort. Et le même Amour du Père sera à l’œuvre tout au long de l’histoire humaine, dans ce
peuple des croyants qui apprennent à vivre de cet Amour, quels que soient les violences de cette histoire humaine, les destructions, les guerres, et aussi, de notre part, les reniement, les
trahisons.
Abandon total au Père, engagement total pour que l’Amour de Dieu travaille notre humanité : voilà
le mystère du Christ au milieu de nous et voilà la source de la mission chrétienne et de l’Église !
Et nous allons à cette source, aujourd’hui même avec la bénédiction des huiles saintes qui sont là
pour que le peuple des baptisés vivent de la charité du Christ.
Mais nous avons tous besoin d’aller à cette source de façon plus résolue, plus solidaire, plus
confiante. Pourquoi ? Parce que notre Église est à l’épreuve de son propre affaiblissement, qui est évident. Pas besoin des sondages et des statistiques pour le savoir. Oui, nous sommes
moins nombreux, oui, la pratique religieuse baisse, oui, la mémoire chrétienne d’effrite.
Et alors ? Allons-nous laisser dire que
l’Église serait encore une puissance dominatrice qui imposerait son ordre moral ! Quelle bêtise ! Heureusement qu’il y a des gens qui ne sont pas du sérail catholique, comme Jean Claude
Guillebaud, qui nous obligent à voir la situation réelle de l’Église catholique en France : pauvre, libre et ouverte à tous ! En particulier à ces enfants, à ces jeunes et à ces adultes
que nous rencontrons à des moments importants de leur vie, et dont nous voyons bien qu’ils ne sont pas en état de refus, mais d’attente.
Ce n’est donc pas l’heure de gémir ou de nous replier
sur nous-mêmes. C’est l’heure de faire une lecture chrétienne de nos épreuves et de nos engagements, et de vivre en ce monde le mystère de Dieu qui s’ouvre à nous en Jésus Christ et le mystère de
l’Église qui est son Corps !
Oui, frères et sœurs, nous sommes appelés chez nous, en Charente, dans ce diocèse d’Angoulême, à
partir des orientations de notre synode de 2005, à tenir notre place da,s la société en allant au cœur du mystère de Dieu avec des personnes que nous reconnaissons comme des signes de
Dieu !
C’est cela vivre la sacramentalité de l’Église, c’est-à-dire comprendre l’Église dans sa vérité
chrétienne, non pas comme un bloc fermé sur lui-même, mais comme ce Corps qui n’a pas d’autre vocation que de laisser passer en lui l’Amour du Père plus fort que tout ce qui peut nous
briser.
Quelle joie, l’autre jour, de rencontrer cette femme juive, Josie Lévy, venue en Charente raconter
comment elle a été sauvée, pendant la guerre, par une religieuse catholique, sœur saint Cybard, qui l’a cachée dans son école de Lesterps. Sœur saint Cybard ! Peut-être sera-t-elle
reconnue juste parmi les nations. En tout cas, elle est une figure de ce courant de charité qui traverse l’Église. En pensant à elle, je pense à toutes ces personnes qui sont parmi nous des
signes vivants de l’Amour de Dieu. C’est cela la face cachée du Corps du Christ. Et nous, prêtres, diacres et évêque, nous en sommes les témoins et les serviteurs, car, avec nos luttes, nos
épreuves, et aussi nos défaillances, nous savons bien que « ce n’est pas nous-mêmes, mais Jésus Christ Seigneur que nous proclamons. Quant à nous-mêmes, nous
sommes vos serviteurs à cause de Jésus. »
Claude DAGENS, évêque d’Angoulême
Vos commentaires