C’est la phrase mise en exergue de son film par Woody Allen.
Et notre désabusé Woody répond, depuis son Manhattan adoré : si vous passez à travers les mailles du filet, si vous avez assez de chance pour réussir grâce à vos relations plus qu’à votre compétence, si vous bénéficiez du « pas vu pas pris », alors finalement la vie sera belle pour vous malgré tout…
Son héros, Chris Walton, gagne en effet la « balle de match » du procès pour meurtre grâce au capricieux rebond de l’alliance sur le parapet de pierre, près de l’eau où elle aurait du s’abîmer…
Mais déjà il avait bénéficié de la chance (le « c… bordé de nouilles » comme le confirme la sagesse populaire !) en rencontrant la « fille du patron », Chloé, qui lui fait gravir les étages de l’ascenseur social à la vitesse grand V ; ce qu’il n’aurait jamais pu espérer vu sa condition d’ancien champion médiocre reconverti en moniteur de tennis pour jet set…
Grâce à cette rencontre fortuite, et en se forçant un peu pour essayer d’aimer cette riche héritière, Chris joue dans la cour des grands très vite. Hélas, il n’est pas très doué pour la finance et les affaires. Mais cela ne fait rien : son beau-père lui assure qu’il a mis de côté le pactole nécessaire pour lui et sa fille, quoiqu’il arrive. Il y en a vraiment qui ne méritent pas leur réussite…
Dans son adultère même avec la belle Nola, Chris reste pourri de chance : il réussit à tromper sa femme sans qu’elle découvre le pot aux roses, (malgré quelques doutes), sans non plus que Nola ne devienne trop gourmande. Jusqu’à ce que son amante tombe enceinte : là, pas de chance ! Nola ne veut pas avorter (le lâche Chris s’en serait contenté avec soulagement), et commence à lui faire un chantage insupportable.
Chris va-t-il choisir la grande aventure de sa vie, ou renier son enfant et sa passion pour la réussite sociale ?
Le plus écoeurant, c’est qu’il va réussir sur tous les tableaux : grâce au meurtre de Nola enceinte (le seul courage qu’il ait dans le film !) et au meurtre de surcroît de la concierge - pour qu’on croit à un crime de rôdeur, - grâce à un pot de cocu qui va faire endosser le crime à un autre, Chris s’en tire une fois de plus…
Comble du délicieux malaise, le spectateur peut se laisser gagner de sympathie pour Chris, et espérer que oui, il finisse par s’en tirer…
Le diagnostic de Woody sur le fond semble assez réaliste : regardez les « puissants » de ce monde ; bien souvent ils doivent leur position beaucoup plus à la chance, ou au copinage relationnel, aux magouilles de tous ordres, qu’à leur réel talent…
Woody Allen, consciemment ou non (mais avec lui on peut s’attendre à tout), rejoint ainsi un grand thème traditionnel du peuple juif :
comment se fait-il que les injustes et les pervers s’en tirent mieux que les fidèles de Dieu ?
Pourquoi ont-ils cette chance insolente de passer à travers les mailles du filet de la justice, et vivent-ils insolemment au soleil au mépris des pauvres et des justes ?
Pourquoi ont-ils tant de chance, « pas vus pas pris », que tout leur réussit, même la santé, la fortune, le niveau social, alors que les juifs fidèles sont eux persécutés et accablés de malheurs ?
Woody répond, un brin cynique et désabusé à la fin de sa vie : puisqu’il n’y a pas de Dieu, la chance vaut réellement mieux que le talent… ou du moins elle est plus efficace...
Essayez toutes les voies, même les plus criminelles, pour réussir votre vie : l’issue dépendra de la chance, du côté du parapet sur lequel rebondit l’alliance (tout un symbole pour un juif également…) ; ne comptez ni sur Dieu ni sur vous-mêmes, votre destin est écrit ailleurs…
Les psaumes affrontaient la même question ; Job encore davantage ; mais eux restaient les yeux fixés sur la transcendance de l’Autre de l’histoire : ici-bas, qui peut comprendre le sens ultime des événements ? Au-delà seulement la pleine vérité de nos vies apparaîtra ; et là, ce ne sera pas une question de chance, mais d’amour…
A history of violence : peut-on changer de vie et renaître vraiment ?
Ce film noir de David Cronenberg est terriblement efficace.
Patron d’un bar de la campagne profonde, Tom Stalls devient le héros local en abattant en état de légitime défense, deux truands de la pire espèce qui menaçaient son personnel.
Et là, tout bascule.
Comme si le bien devait quelquefois appeler le mal en retour…
Car des gangsters de la Maffia débarquent en prétendant reconnaître en lui, le héros à la une des journaux de toute l’Amérique, un tueur de Philadelphie, Joe Cusak, avec qui ils veulent régler leur compte.
La famille de Tom assiste alors médusée, à la résurgence de la figure de Joe Cusak sous l’apparence tranquille de Tom Stalls.
Rattrapé par la violence, dont il a usé légitimement, mais qui fait exploser au vu de tous son ancienne vie dont il voulait se débarrasser, Tom-Joe régresse. Malgré son désir d’une nouvelle identité purifiée qui de fait a transformé son existence depuis tant d’années de vie familiale paisible, il ne sait comment résoudre ce relent du passé, sinon par les méthodes du passé.
Même son fils semble contaminé lui aussi par cette bouffée de violence, comme si la faute des pères retombait sur les fils ("les pères ont mangé du raisin vert, les fils ont les dents agacées" dit la Bible, justement pour contester ce dicton populaire, cf. Ezéchiel 18,2...).
Ayant plus tard éliminé ceux qui le faisaient replonger dans son univers maffieux, on voit Tom revenir à la table familiale sans un mot, sa femme paralysée d’horreur, sans qu’on sache si cette famille va pouvoir se reconstruire une fois le masque arraché…
Là encore, la question posée par le film est redoutable : peut-on réellement changer de vie ?
Peut-on « naître de nouveau » lorsqu’on a fait des choses si graves qu’elles nous ont comme imbibé et métamorphosé à leur image ?
Certes on donne le change, semble dire Cronenberg, mais à la première violence - paradoxalement un acte de courage citoyen ici - l’ancienne violence reprendra le dessus, quoiqu’on fasse…
Réflexion très pertinente : nos actes laissent en nous des traces, des conséquences, des effets durables et profonds. Contrairement à l’idée ambiante que rien n’est grave, que le pardon est facilement offert, et qu’on peut toujours se tirer d’affaire, la dure réalité s’impose : ce que nous faisons nous marque au fer rouge, nous marque à vie.
La Bible rajoute seulement - et c’est plus qu’un détail - que si cette renaissance est impossible pour l’homme, elle est au contraire la promesse de l’Esprit en nous.
Nicodème, « né de nouveau » ; Marie-Madeleine, la putain convertie ; Zachée, le collabo réparant ses détournements fiscaux ; jusqu’au « bon larron » qui entrera le premier au paradis alors qu’il n’a même pas pu essayer de changer de vie… : tout l’Évangile fourmille de personnages dont l’identité a changé, sans que la violence première ne puisse ensuite les rattraper.
Par contre, Judas, le jeune homme riche, ou l’autre larron témoignent qu’effectivement « l’histoire de la violence » de Cronenberg a le dernier mot si l’on se ferme à une renaissance « d’en-haut »…
Deux très bons films donc, qui posent deux très bonnes questions…
Vos commentaires