Pierre et Marie-Françoise sont « d’anciens angoumoisins » partis au Bénin il y a un an, lui pour diriger une cimenterie, et elle du coup a repris son activité de médecin, mais à la sauce locale, c'est-à-dire avec un champ de compétences (très) étendu, et des aventures pleines d’humour, de patience, d’imprévus… En témoigne cette chronique qui effraierait notre SAMU local…
Recherche d’un malade au Bénin
Le traitement par antibiothérapie pour l’Ulcère de Buruli étant récent au Bénin (3 ans), il doit faire ses preuves. Avec un traitement par antibiotiques sans chirurgie, n’y a-t-il pas de récidives à un an ?
Pour faire la preuve de son efficacité à long terme, nous recherchons donc nos malades un an après le début du traitement, suivant en cela les critères de l’OMS. Vous me direz ce n’est pas compliqué : il suffit de les convoquer par courrier ou par téléphone ou par Internet diront les plus audacieux.
Holà doucement, revenez sur terre ! Nous sommes dans un pays où seuls quelques personnes ont une boite postale. Le portable est assez répandu chez les fonctionnaires, encore qu’il soit rarement en état de marche car il faut une prise électrique pour le recharger et cela n’existe pas partout.
Internet, vous êtes dans l’extra-terrestre.
Il reste à prendre notre courage à 2 mains, une voiture, une bouteille d’eau, le dossier du malade où sont colligés le nom du malade, celui de ses pères et mères pour un enfant et l’adresse autant que ce dernier élément existe dans ce pays. Quelquefois, l’enfant a le nom de famille du grand-père qui n’est pas celui du père. La mère est connue sous son nom de jeune fille, est la nième épouse du père…
Bien sûr pas de nom de rue, de numéro dans la rue, pas de rue du tout en fait. Les quartiers, ça existe mais leurs contours sont assez aléatoires. Les personnes connaissent à peu près le nom de leur village mais à quel arrondissement celui-ci est rattaché et à quelle commune, c’est moins sûr. Peu de communes : dans la région chacune regroupe environ 80 à 100 000 habitants, un petit centre et beaucoup de villages rattachés à la commune.
Vendredi matin, me voilà partie à la recherche d’un enfant habitant une commune toute proche, à 15 km de Pobé. Il était environ 11h 30 : dans une heure le chauffeur et moi-même étions de retour. Elle habite la commune d’Adja-Ouéré, le village de Wedamé, quartier Kpoulou.
Arrivés à Adja-Ouéré, nous prenons la direction de Wedamé par une mauvaise piste. Les gens nous expliquent que c’est loin, mais nous avons un gros 4X4 et c’est la saison sèche, nous passerons. Ici le temps compte plus que les distances car tout est fonction de l’état de la route, enfin de la piste.
Après quelques kilomètres, pensant arriver aux alentours de Wedamé, nous demandons la direction de Kpoulou. Pour Kpoulou, nous faisions fausse route, il faut retourner à Adja-Ouéré, dépasser le village de Gbaouété et continuer jusqu’à Kpoulou. Demi-tour, même mauvaise piste dans l’autre sens, on dépasse Adja-Ouéré et on arrive à Kpoulou. Inutile de vous dire qu’il s’était largement passé une heure, l’estomac commençait à se rappeler à notre bon souvenir et nous avions oublié d’emporter de l’eau puisque c’était tout près.
Une chance, à Kpoulou, le chef d’arrondissement tenait une réunion avec les chefs de quartier. Il nous explique que Kpoulou est le chef-lieu d’arrondissement et non un quartier, et qu’il n’y a pas de route praticable directe entre Kpoulou et Wedamé. Il suffit de repartir vers Adja-Ouéré et de reprendre la piste vers Wedamé…. J’ai eu envie de baisser les bras, mais mon chauffeur a dit : il faut y aller sinon c’est un travail inachevé. Je suis remontée dans la voiture.
13 h 30 sont dépassées, une marchande de bananes sur le bord de la route nous aide à tenir notre glycémie à un chiffre raisonnable. En demandant notre route, on rencontre un gamin avec une mauvaise plaie à la main. On lui donne RDV à l’hôpital de Pobé mardi prochain, en espérant qu’il viendra… La route semble toujours plus courte quand on la fait pour la 2è fois, quand c’est la 3è… et bien les trous sont toujours là. Elle est folle cette blanche ont du penser certains en me voyant passer pour la 3è fois mais en saluant toujours avec le sourire.
De bifurcations en croisements, la piste ne s’améliore pas et vers 14 h, il faut laisser la voiture sur place après un demi-tour acrobatique et continuer à pied car cette fois-ci, c’est sûr, ce n’est pas loin. Pas d’eau, 3 bananes béninoises dans le ventre, un chemin non damé, du soleil… il parait que certains payent pour vivre ce genre d’aventures… Nous marchons un bon quart d’heure et trouvons le village et aussi une piste très praticable qu’il fallait prendre 5 km avant, il suffisait de le savoir.
Après avoir interrogé plusieurs personnes, nous tombons sur un jeune en vélo, le frère de la patiente recherchée ! Elle va très bien, nous assure-t-il, mais nous tenons à la voir nous même et à photographier la cicatrice, mesurer l’impotence fonctionnelle… enfin nous ne pouvons nous contenter de « elle va bien » de son frère. Mais impossible d’aller à pied chez elle, c’est beaucoup trop loin. Ne croyez pas que nous allions renoncer aussi vite, il suffit de louer un « zem ».
Qu’est-ce qu’un « zem » ? De Cotonou à Natitingou, un zem c’est une mobylette ou une moto qui fait le taxi. Nous demandons donc un zem. D’accord répond notre interlocuteur, je vais acheter de l’essence et je vous emmène. La famille nous offre une chaise à l’ombre et nous attendons une bonne dizaine de minutes et notre zem revient, nous voilà à 3 dessus, moi la dernière. La prochaine fois, je mettrai un pantalon car les robes droites sur une moto, ce n’est pas facile.
Je m’accroche à mon chauffeur coincé entre le conducteur et moi-même. Heureusement il n’est pas gros. A gauche il y a un cale-pied mais à droite le cale-pied c’est le pot d’échappement et ça chauffe. Nous voilà partis sur une piste très irrégulière : plaques de sable, étroitesse du sentier, marches…. Joli paysage vallonné sur le coté car devant c’est le dos du chauffeur. Quelques tournants, des changements de direction… mais notre guide semble sûr de lui. Effectivement, 20 minutes plus tard, nous arrivons chez notre malade qui nous reconnaît aussitôt et nous accueille avec un grand sourire.
Elle va parfaitement bien, n’a aucun déficit moteur malgré une forme avancée au départ. Une photo, beaucoup de salutations et il faut partir. N’existe-t-il pas un raccourci pour aller jusqu’à la voiture ? Oui dit notre guide mais il faut passer dans l’eau. Mon chauffeur qui veille sur moi répond impossible mais moi je demande de l’eau jusqu’où ? De l’eau jusqu’à mi-mollet.
Ca vaut le coup d’essayer. On remonte sur la moto, les coutures de ma robe tiennent. La rivière se révèle un bas-fond peu profond et peu large. On enlève ses chaussures et on traverse à pied dans une eau assez trouble avec un fond vaseux mais cela ne dure pas longtemps. Le retour est ponctué de plusieurs descentes et montées de la moto car quand la pente est trop forte, il faut aller à pied. Qui a dit que ce pays était plat ?
Voilà la voiture. Un billet de mille francs pour le guide : il a bien mérité cela et sa moto aussi car 3 personnes sur une moto dans les plaques de sable et à travers ces pistes, le matériel et les humains s’usent.
Nous sommes rentrés tranquillement à Pobé vers 5 heures de l’après-midi. Heureusement, il y a des malades plus faciles à trouver !
Marie-Françoise
N.B. : Il y a un an que je propose à Marie-Françoise d’utiliser mon GPS, mais il paraît que ce n’est pas la peine : le chauffeur connaît très bien la région !
Pierre
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