L’académicien et l’évêque
par Guy COQ, philosophe et écrivain
Le hasard probablement
(sinon l’Esprit Saint ?) ménage parfois des simultanéités révélatrices entre des événements que rien ne justifiait a priori de rapprocher. Ainsi annonçait-on récemment l’élection à l’Académie
Française d’un évêque, Claude DAGENS, au fauteuil de René RÉMOND. Du coup les médias donnèrent la parole à cet évêque provincial connu pour avoir été l’artisan il y a plus de dix ans d’une
« Lettre aux catholiques de
France », mais ignoré du grand public. Or il se trouve que Claude DAGENS avait écrit en 2007 une
« Méditation sur
l’Église catholique en France : libre et
présente » que les aléas et les délais de l’édition allaient exposer dans les librairies au moment de l’élection
académique.
De manière inattendue, la profonde Méditation de l’apôtre bénéficiera-t-elle de l’aura de l’académicien ? C’est l’espoir que l’on voudrait exprimer.
Pourquoi ? En ces temps de déprime spirituelle de certains devant l’affaiblissement quantitatif de l’Église en
France, en cette période où, du coup, certains prônent un repli sur soi de l’Église, Claude DAGENS défend au contraire l’idée d’une Église de grand large, attentive aux signes des temps qui
prouvent que l’Évangile est attendu, pourvu qu’il y ait des témoins pour le porter. D’une certaine manière, cette Méditation prolonge, dans le nouveau siècle, la Lettre aux catholiques de
France. Certes on est sur un autre registre, celui d’une parole vive, celui d’un évêque qui témoigne à la première personne
de sa manière de vivre l’Église, de la concrétiser, de souffrir pour l’Église, d’espérer pour l’Église. C’est un évêque qui aime évoquer les signes de vitalité de la foi qu’il perçoit chez des
chrétiens de base, ou plus largement chez les gens, tout simplement.
Cette Méditation qu’il dédie à ses frères évêques prend souvent le ton d’un appel. L’Église est dans une situation nouvelle, dans une société laïque : va-t-elle enfin
commencer à le comprendre ? Dans cette époque dominée par l’individualisme, devenir chrétien ce n’est plus seulement adhérer à une tradition, c’est aussi faire le saut de la foi, découvrir, en
devenant chrétien, la capacité de s’affirmer en première personne. Il faut réapprendre avec les commençants et les jeunes à « situer la foi chrétienne et la proposition de la foi sur le terrain
de l’existence humaine en quête de ses raisons». L’époque appelle à rompre avec des représentations anciennes où la tradition catholique et la société d’aujourd’hui seraient vouées à un combat
sans fin. Pour Claude DAGENS, l’Église ne devrait plus être dans une logique de séparation, mais de présence, d’engagement, de relation avec les gens d’aujourd’hui. Elle n’est plus dans un
rapport de domination avec la société, elle n’a pas à se laisser instrumentaliser comme un groupe de pression, ni « à obéir d’abord aux logiques de ce monde ». (politiques, économiques,
médiatiques etc.) Dans des pages inspirées où transparaît l’influence de l’importante Méditation sur l’Église de Henri de LUBAC, Claude
DAGENS demande à l’Église d’être signe du Christ, de se concentrer sur l’effort d’inscrire le mystère du Christ dans la vie du monde et des sociétés. Pour cela, il lui faut réduire la fracture
entre la pratique liturgique et celle de la charité, de l’engagement aux côtés des pauvres.
L’Église est essentielle à ce moment pourvu qu’elle se décentre d’elle-même. L’évangélisation à laquelle
convie Claude DAGENS n’est pas une « stratégie », elle est un « combat qui s’accomplit en même temps à l’intérieur de nous-mêmes, par les choix que nous faisons, et à l’intérieur de notre
société, parce que nous désirons que le signe du Christ y soit inscrit et reconnu.» Cette évangélisation vise « à mettre la Révélation de Dieu, de l’Évangile du Christ en relation avec l’âme et
le corps de notre humanité, avec tout être humain en quête de vérité et de vie ».
L’auteur souhaite donc aller à la rencontre « des chercheurs et des demandeurs de Vérité et de Vie ». Du coup,
l’Église n’a pas à s’enfermer dans le souci de ses frontières. Elle doit apprendre à voir « ce qui est déjà là ». Il faut, dans la ligne des deux cités de Saint Augustin, refuser les « tris
prématurés », car « le Royaume de Dieu luit dans le secret » (Henri de LUBAC).
L’évêque d’Angoulême demande à l’Église, à lui-même d’abord, de se tourner non pas vers les reculs
quantitatifs au point d’en être paralysée, mais vers ce qui commence, ce qui chemine, vers ces « commencements inespérés ». Il y a des « formes nouvelles de surgissement de la foi ». Au
contact des nouveaux croyants, les communautés chrétiennes devraient se mettre en état de « commencement » pour « réapprendre ensemble à devenir chrétiens ». L’Église devrait être toujours en
acte de naissance et se souvenir que la foi est un cheminement, non une immobilité, et que les premiers chrétiens étaient désignés comme les « adeptes de la Voie ». Les catholiques sont ainsi
invités à se familiariser avec cette « pédagogie du cheminement ». Explorant avec lucidité les immenses ressources que le christianisme offre à la vie spirituelle, Claude DAGENS invite
l’Église à une conversion collective, à cesser de laisser croire que la vie spirituelle intense, en christianisme, serait le monopole de quelques uns. Cela donne lieu à de nombreuses pages d’une
grande profondeur, qui débouchent sur les lignes sublimes de PÉGUY où le poète demande à l’Église de « mouiller à la grâce », c’est-à-dire de ne pas vivre la foi comme du « tout fait
».
Il est heureux que cette méditation de grande force, d’inspiration profondément évangélique, et venant d’un
apôtre de l’Église, jaillisse maintenant, quand la visibilité de l’académicien tout juste élu devrait attirer l’attention sur le style de vie chrétienne qu’il propose.
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