Homélie du Mercredi des Cendres 6 Février 2008
Année A
Homélie pour entrer en Carême:
la "radieuse tristesse" de ces 40 jours
« Radieuse tristesse »
C’est par cette belle et énigmatique expression que nos frères orthodoxes saluent ces 40 jours du Carême qui commencent.
« Radieuse tristesse » : en
français, on appelle cela un oxymore, c'est-à-dire une association de deux contraires logiquement incompatibles
(comme ‘aigre-doux’ ou ‘clair-obscur’). Mais Dieu n’est-il pas justement dans l’union des contraires ?
« Radieuse tristesse » : on y
entend d’abord la tristesse, en écho à la lecture du prophète Joël : « Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes, et le deuil !
Entre le portail et l’autel, les prêtres iront pleurer : ‘pitié Seigneur pour ton peuple’… »
Impossible de rayer la tristesse de cette période de Carême sous prétexte que ce ne serait pas à la mode, ou commercialement peu
attractif !
Cette tristesse parcourt toute la Bible en fait.
C'est celle de Marie-Madeleine pleurant sur ses nombreux péchés,
celle de David se couvrant de cendres en découvrant qu’il a commis un adultère et un meurtre,
la tristesse de l’enfant prodigue qui revient poussé par la faim,
ou encore la tristesse de Pierre qui s’entend dire par 3 fois : « M’aimes-tu ? »…
C’est notre propre tristesse, le front marqué de cendres, conscient de la conversion que nous avons à vivre...
Saint André de Crète a composé un très bel hymne qui
est chanté par l’Eglise orthodoxe pendant le Carême. Olivier Clément l’appelle « le chant des larmes ». Il constitue une confession
publique, dans un élan de sincérité religieuse absolue, après repentance.
« Viens donc, âme endurcie, revêtue de ta chair, confesse-toi au Créateur de toutes choses ; rejette loin
de toi ton délire et offre à Dieu des larmes de pénitence.
Comme David, je suis tombé dans la folie. Et je me suis roulé dans la boue. Mais lave-moi, ô mon Sauveur, par mes
larmes.
Ne t’abandonne pas au désespoir, ô mon âme. Médite la foi de la Cananéenne, dont la fille fut guérie par une seule
parole de Dieu, et avec elle, crie du fond de ton cœur : ‘Fils de David, sauve-moi !’ »
Ainsi s'exprime la liturgie orthodoxe dans le chant des larmes du Carême...
Mais cette tristesse est radieuse, parce qu’elle est déjà illuminée de l’évènement
pascal.
De même qu’à Noël nous ne faisons pas semblant de faire naître l’enfant Jésus dans la crèche, car cela est accompli une fois pour toutes,
de même pendant le Carême nous ne faisons pas semblant de vivre la Passion sans avoir déjà la force de la Résurrection en nous. Comme le dit Paul, il s’agit de « le connaître, lui, le Christ, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les
morts » (Ph 3, 10).
Dans cet ordre: la Résurrection d'abord (celle du Christ), puis la Passion, puis la Résurrection ensuite (la nôtre) !
Parce que nous sommes d’après Pâques, la tristesse du Carême est radieuse de cette promesse de vie déjà
accomplie en Christ.
Les lamentations de la Semaine Sainte sont rayonnantes de la consolation pascale.
L’office des Ténèbres du Vendredi Saint lui-même est diaphane de la victoire du Christ sur le mal et la mort.
Une beauté intérieure illumine ces jours de tristesse, comme les premiers rayons de l’aurore illuminent l’au-delà de l’horizon courbe des
marins alors qu’ils naviguent dans la nuit noire…
« Radieuse tristesse » :
tristesse de mon exil, du gâchis que je fais parfois de ma vie ; radieuse espérance de retrouver par là même le désir de chercher Dieu, le goût de sa présence, la paix du domicile
retrouvé…
« Radieuse tristesse » est donc bien
le climat liturgique de ce Carême.
Les orthodoxes, explorant cette piste de l’union des contraires en Dieu, disent aussi : « douloureuse joie », car la joie de la renaissance passe par les douleurs de l’enfantement, ou encore : « triste clarté » car la clarté de Pâques dévoile des ombres de mon existence que je découvre alors avec tristesse, au moment même où elles sont
dissipées…
Une traduction musicale de cette étonnante tristesse pourrait s'entendre dans l'oeuvre d'Arnold Schoenberg : la
"nuit transfigurée", (cf. ci-dessous): un pèlerinage nocturne magnifique à travers l'épreuve d'un couple qui réussit à surmonter la nuit de
sa désunion...
Nuit transfigurée,
triste clarté,
douloureuse joie ...:
que ce Carême nous donne d’expérimenter la radieuse tristesse des enfants de
Dieu que nous sommes, pécheurs et aimés, pardonnés et encore en chemin vers la liberté parfaite…
Amen !
Père Patrick BRAUD
Lecture du livre de Joël (II, 12-18)
Parole du Seigneur : « Revenez à moi de tout votre cœur, avec jeûnes, des pleurs et des lamentations ! Déchirez votre cœur et non pas vos
vêtements, et revenez vers le Seigneur, votre Dieu ; car il est compatissant et miséricordieux, lent à la colère, riche en fidélité et renonçant au châtiment. Qui sait ? Il pourrait se
raviser et renoncer au châtiment, et laisser après lui une bénédiction : ainsi vous pourrez offrir un sacrifice au Seigneur votre Dieu. Pour le Seigneur votre Dieu, sonnez du cor dans
Jérusalem, prescrivez un jeûne sacré, convoquez une réunion solennelle ; rassemblez le peuple, convoquez l'assemblée, réunissez les vieillards, rassemblez les enfants et les nourrissons à la
mamelle ! Que le nouvel époux quitte sa chambre et la jeune épousée son pavillon nuptial ! Qu'entre le vestibule et l'autel, pleurent les prêtres, ministres du Seigneur, et qu'ils
disent : Epargne ton peuple, Seigneur, ne livre pas ton héritage à l'opprobre pour qu'il devienne la fable des nations ; pourquoi dirait-on parmi les païens : Où donc est leur
Dieu ? » Et le Seigneur s'est ému en faveur de son pays, il a eu pitié de son peuple.
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