Homélie du 2° dimanche de Carême / 12 Mars 2006
« Le sacrifice interdit »
Dieu serait-il
pervers ?
On pourrait le croire à une lecture trop rapide du
1er texte d’aujourd’hui : « sacrifie pour moi celui que tu aimes » semble dire Dieu à Abraham dans la traduction approximative qui nous est
proposée.
Quel est le père qui pourrait entendre cela sans broncher ?
Dieu demanderait-il des sacrifices humains ?
Est-il assez pervers, soit pour pousser Abraham vers le désespoir, soit pour demander un meurtre, et le meurtre d’un fils ?
Cette fausse lecture d’un Dieu pervers qui s’amuserait à mettre Abraham à l’épreuve a produit la révolte de générations d’athées, refusant à juste titre cette fausse image d’un
Dieu qui dévore ses enfants, comme l’ogre des contes d’enfants dévore ceux qui s’approchent de lui…
Or Dieu est Père, il n’est pas pervers.
(cf. Maurice Bellet : le Dieu pervers, DDB,
1998)
Comment sortir de cette fausse et dangereuse interprétation ?
En faisant attention au texte (cf. Marie Balmary : le sacrifice interdit, Grasset, 1989 et le moine et la psychanalyste, Albin Michel, 2005).
En effet, le texte dit
littéralement à Abraham : « prends ton fils unique, élève-le en élévation », et on pas « offre-le en sacrifice ». Chouraqui traduit en hébreu : « fais-le
monter en montée ». Évidemment, c’est moins clair, et Abraham fait comme nous : il croit entendre dans l’appel à faire « monter » son fils un appel au meurtre, un
appel au sacrifice humain, comme les dieux païens Moloch l’exigeaient autour de lui dans les religions païennes.
Du coup il fait jouer à Dieu un rôle pervers en lui attribuant une volonté qu’il n’a jamais exprimée. Il interprète : « sacrifie ton
fils » là où Dieu lui disait : « élève-le ».
Il
entend : « immole », là où on lui demandait de « faire
monter » son fils.
Il croit qu’il faut égorger celui qu’il aime alors qu’il faut l’élever.
Cela nous arrive à nous aussi de nous tromper dans l’interprétation de la Parole de Dieu, et du coup de l’affubler de nos projections infantiles ou perverses. Pensez aux kamikazes qui se font
exploser pour tuer des ennemis au nom d’Allah. Pensez aux jansénistes qui croyaient que Dieu demande l’austérité et la répression de la chair.
Pensez à toutes les caricatures du visage de Dieu que nous autres croyants nous véhiculons parfois, pire encore que les caricatures de libération ou de Charlie Hebdo…
Pensez au Dieu vengeur, au Père Fouettard, au Dieu justicier… qui punit et prend plaisir à faire souffrir…
Un indice de cette 1° erreur d’Abraham, c’est le double nom de Dieu dans le texte.
La 1° fois, quand Abraham croit qu’il faut tuer par obéissance, il croit entendre cela en direct de la bouche d’Elohims, nom hébreu qui est au pluriel,
et qui évoque les idoles, les faux dieux des polythéismes ambiants.
La 2° fois, c’est non pas Elohims mais le Messager de YHWH, qui crie vers lui pour arrêter le meurtre.
Non plus Dieu soi-disant en direct, mais une médiation, un ange : un messager. Non plus un Dieu pluriel, mais YHWH, les 4 lettres imprononçables pour un Juif,
le tétragramme, qui interdit de mettre la main sur Dieu (justement parce que son nom est imprononçable) qui interdit d’interpréter sa volonté selon nos fantasmes,
nos peurs païennes, nos caricatures sur Dieu.
Ce changement de nom sur Dieu est le signe du changement
qui s’opère chez Abraham : il sort de l’idolâtrie et découvre le Tout Autre ; il quitte les faux dieux qui veulent la mort et se tourne vers
le Dieu Père qui veut la vie.
Sa foi se purifie pour ne plus obéir à un Dieu imaginaire, mais au vrai Dieu qui était à la source de son amour pour son fils.
Un commentateur juif du Moyen Age, le célèbre Rachi, avait déjà commenté ce texte dans le sens de l’offrande et non de l’holocauste. « Le texte dit littéralement : Fais-le monter. Dieu ne lui dit pas : immole-le. Le Saint, béni soit-il !, ne voulait nullement cela, mais seulement le faire
MONTER sur la montagne pour donner à la personne d’Isaac le caractère d’une offrande à Dieu. Et une fois qu’il l’aura fait MONTER, il lui dit : « Fais-le
redescendre ».
Vous comprenez alors pourquoi l’Esprit pousse Jésus à monter sur la montagne du mont Thabor ! Jésus désire que sa vie soit une offrande d’amour à son
Père, et ce désir d’offrande le transfigure d’une beauté éblouissante.
Vous comprenez pourquoi dans la messe on parle de
la procession de présentation des offrandes ; et pourquoi le but de la messe est de faire de nous « une vivante
offrande à la louange de la gloire du Père » (Prière eucharistique n°4), grâce au Christ qui le premier est monté sur la montagne,
mieux encore qu’Isaac, mieux encore qu’Abraham, si lent à comprendre que Dieu ne désire pas un sacrifice qui mutile, mais l’offrande qui élève.
Le chemin de Carême est alors celui de la purification de notre foi.
Croire, ce n’est pas se soumettre aveuglément à un Dieu pervers qui nous enverrait des épreuves, c’est laisser le Christ nous unir à lui dans l’offrande d’amour qu’il fait de sa vie à son
Père.
Ça change tout…
En montant au Thabor, comme Isaac est élevé lors de la montée du mont Moriah, Jésus révèle la vraie beauté de l’être humain.
La bouleversante beauté qui transfigure son visage, notre visage, ne vient pas du sacrifice,
mais de l’offrande.
Bonne Nouvelle : Dieu ne veut pas d’automutilation, mais la beauté de ses
enfants !
Il n’exige pas de sacrifice humain, mais invite au libre dessaisissement de soi par amour.
Dieu est Père, pas pervers !
Que ce Carême purifie nos fausses images idolâtriques
de Dieu !
Amen.
Père Patrick Braud
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Is’hac aux liens (Traduction d'André Chouraqui)
Gn 22,1. Et c’est après ces paroles: l’Elohîms éprouve Abrahâm.
Il lui dit: « Abrahâm ! » Il dit: « Me voici. »
2. Il dit: « Prends donc ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Is’hac,
va pour toi en terre de Moryah, là, monte-le en montée
sur l’un des monts que je te dirai. »
3. Abrahâm se lève tôt le matin et bride son âne.
Il prend ses deux adolescents avec lui et Is’hac, son fils.
Il fend des bois de montée.
Il se lève et va vers le lieu que lui dit l’Elohîms.
4. Le troisième jour, Abrahâm porte ses yeux et voit le lieu de loin.
5. Abrahâm dit à ses adolescents: « Asseyez-vous ici avec l’âne.
Moi et l’adolescent nous irons jusque-là.
Nous nous prosternerons puis nous retournerons vers vous. »
6. Abrahâm prend les bois de la montée, il les met sur Is’hac, son fils.
Il prend en sa main le feu et le coutelas.
Ils vont, les deux, unis.
7. Is’hac dit à Abrahâm, son père, il dit: « Mon père ! »
Il dit: « Me voici, mon fils. »
Il dit: « Voici le feu et les bois. Où est l’agneau de la montée ? »
8. Abrahâm dit: « Elohîms verra pour lui l’agneau de la montée, mon fils. »
Ils vont, les deux, unis.
9. Ils viennent au lieu que lui a dit l’Elohîms.
Abrahâm bâtit là l’autel et prépare les bois.
Il ligote Is’hac, son fils, et le met sur l’autel, au-dessus des bois.
10. Abrahâm lance sa main et saisit le coutelas pour égorger son fils.
11. Le messager de IHVH-Adonaï crie vers lui des ciels et dit:
« Abrahâm ! Abrahâm ! » Il dit: « Me voici. »
12. Il dit: « Ne lance pas ta main vers l’adolescent, ne lui fais rien !
Oui, maintenant je sais que, toi, tu frémis d’Elohîms !
Pour moi, tu n’as pas épargné, ton fils, ton unique. »
13. Abrahâm porte ses yeux et voit,
et voici un bélier, derrière, saisi au hallier.
Abrahâm va et prend le bélier.
Il le monte en montée, au lieu de son fils.
14. Abrahâm crie le nom de ce lieu: IHVH-Adonaï Iré IHVH-Adonaï verra
qui se dit aujourd’hui: Sur le Mont de IHVH-Adonaï il sera vu.
15. Le messager de IHVH-Adonaï crie à Abrahâm
une deuxième fois des ciels.
16. Il dit: « Je le jure par moi, harangue de IHVH-Adonaï:
oui, puisque tu as fait cette parole
et que tu n’as pas épargné ton fils, ton unique,
17. oui, je te bénirai, je te bénirai,
je multiplierai, je multiplierai ta semence,
comme les étoiles des ciels, comme le sable, sur la lèvre de la mer:
ta semence héritera la porte de ses ennemis,
18. toutes les nations de la terre se bénissent en ta semence,
par suite de ce que tu as entendu ma voix. »
Angoulême (Charente)
regroupant les
églises suivantes:
Pas n'importe
Un grain de blé, ça paraît si petit, si fragile - et ça l’est
–
La souffrance intérieure peut devenir si grande que nous ne savons plus comment y échapper.
« Hissez la voile : le Christ est à
bord, et nous sommes à vos côtés, aujourd’hui et demain ».





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